Islam et Science Moderne – Islam & Science https://islam-science.net An Educational Approach Mon, 08 Feb 2016 16:55:25 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.5.18 Vers un nouvel âge d’or de l’islam https://islam-science.net/fr/vers-un-nouvel-age-dor-de-lislam-3707/ Sat, 23 Jan 2016 16:58:16 +0000 http://islam-science.net/?p=3707 Le monde musulman apporta par le passé d’extraordinaires contributions à la science et à l’éducation. L’« âge d’or » de l’islam, au cours duquel le savoir et l’enseignement s’épanouirent dans tout le monde musulman, dura plusieurs siècles, et fut notamment marqué par la fondation des premières universités. Aujourd’hui pourtant, les pays à majorité musulmane sont en matière de recherche et d’éducation à la traîne du reste du monde. Si la région veut prendre sa place dans le développement mondial et fournir à une population en plein essor des emplois modernes et une vie meilleure, cela doit changer.

Une seule université du monde musulman, l’université technique du Moyen-Orient, en Turquie, apparaît aujourd’hui dans le classement international des cent meilleurs établissements d’enseignement supérieur et de recherche ; une douzaine seulement figurent parmi les quatre cents premières, selon diverses listes. S’il n’existe pas d’évaluation internationale standard concernant les résultats à l’université en sciences et en mathématiques, les élèves du monde musulman se tiennent dans ces matières en dessous de la moyenne mondiale en fin d’école primaire, à la sortie du premier cycle du secondaire et à l’entrée du second, selon l’enquête internationale sur les tendances des études scientifiques et mathématiques (TIMSS – Trends in International Mathematics and Science Study) ou selon le classement du programme pour l’évaluation internationale des étudiants (PISA – Program for International Student Assesment). Et les écarts se creusent.

Quant à la recherche, telle qu’on peut en mesurer les résultats par le nombre de publications et la fréquence des citations dans la littérature internationale, ou encore par le nombre de brevets, elle est loin d’être au niveau si on la rapporte à la population et aux capacités financières. Les pays musulmans ne dépensent, en moyenne, que 0,5 % de leur PIB dans la recherche et le développement, alors que la moyenne mondiale est de 1,78 % du PIB et que celle des pays de l’OCDE est supérieure à 2 %. Le nombre de personnes travaillant dans le domaine scientifique est également beaucoup plus bas que la moyenne mondiale.

Voici dix-huit mois, s’est constitué un groupe de travail non gouvernemental et non partisan, composé d’experts internationaux, mis en place par l’Initiative pour la science dans le monde musulman (MLWSI – Muslim World Science Initiative) et par le partenariat malais public-privé pour les hautes technologies (MIGHT – Malaysian Industry-Government Group for High Technology), que j’ai eu l’honneur de coordonner, afin de comprendre les raisons du triste état de la science dans le monde musulman et de déterminer comment les universités pourraient améliorer la situation. Une meilleure compréhension des différents problèmes et des remèdes disponibles permettrait à la science de s’épanouir à nouveau en islam, ce qui aurait, pour les économies et les sociétés concernées, des avantages considérables.

Notre enquête sur l’état de la science dans les universités du monde musulman n’a pas seulement tenu compte des budgets et de la recherche ; elle s’est aussi penchée sur des questions comme le statut des femmes dans les cursus et les carrières scientifiques. Nous avons également mené une étude approfondie – la première du genre – sur les méthodes d’enseignement de la science dans le monde musulman, qui s’est intéressée non seulement à la pédagogie, mais aussi aux manuels, aux langues pratiquées dans les cours, à la censure de certains sujets « controversés » (comme la théorie de l’évolution) et au rôle de la religion dans les matières scientifiques.

Dans un rapport qui vient d’être publié, le groupe de travail livre ses conclusions. Si l’état général de la science dans le monde musulman laisse à désirer, beaucoup de choses peuvent être faites pour l’améliorer intelligemment et efficacement. Le groupe de travail fait part de ses recommandations aux institutions scolaires et universitaires, aux autorités nationales de tutelle et aux autres acteurs de la science – académies, pôles industriels et organisations de la société civile.

L’un des premiers objectifs des institutions scolaires et universitaires devrait être de développer la créativité et l’esprit critique des élèves et des étudiants. C’est pourquoi le groupe de travail recommande d’inclure, dans les programmes des étudiants suivant un cursus scientifique, des cours de lettres, de sciences sociales, de langues et de communication. Dans le même temps, il plaide pour l’adoption de vraies méthodes d’enseignement, internationalement pratiquées, notamment celles qui se revendiquent de la pédagogie active et se fondent sur l’expérimentation et l’investigation. Une telle évolution nécessiterait bien sûr qu’on forme des professeurs à ces méthodes.

Les professeurs devraient également être encouragés, plutôt qu’à publier toujours plus d’articles, à prendre en charge eux-mêmes la rédaction des manuels et à mener des missions de sensibilisation aux sciences. Cette recommandation peut surprendre, étant donné la faible productivité de la recherche dans le monde musulman. Mais en réalité, ce genre d’orientation aurait dans la pratique plus de conséquences pratiques positives que la course à la publication, qui débouche parfois sur le plagiat et sur la « junk science ».

Le groupe de travail demande aux autorités nationales de tutelle d’accorder aux universités plus de marges d’innovation (notamment pour ce qui concerne les programmes) et d’évolution (dans les programmes de recherches et les coopérations), pour qu’elles les exploitent chacune à sa manière, selon ses propres forces ou faiblesses. Il incite également toutes les institutions à faire le choix de la méritocratie et à éviter les artifices qui consistent à financer des « collaborations » dans le seul but de pousser les publications. Un bond éphémère dans le classement ne vaut jamais qu’on coure le risque d’une réputation ternie à long terme.

De telles mesures requièrent un programme qui s’appuie sur des initiatives partant de la base. C’est pourquoi le groupe de travail appelle aujourd’hui toutes les universités du monde musulman à rejoindre le réseau d’excellence des universités scientifiques (Nexus – Network of Excellence of Universities for Science) en cours de construction. Supervisée par le groupe de travail, une équipe de pairs cooptés, qui comprendrait des administrateurs d’universités et des professeurs pour qui le changement doit provenir de l’intérieur, mettra en place les mesures préconisées par le groupe de travail.

Nous pouvons espérer que lorsque les initiatives du premier groupe d’universités commenceront à porter leurs fruits, nous serons rejoints par de nouvelles institutions. L’élan ainsi produit créera une pression sur les ministères, les régulateurs et autres autorités de tutelle concernées – où les résistances au changement sont peut-être les plus importantes – qui les entraînera à prendre des dispositions complémentaires.

Les universités sont, au carrefour de la recherche, de la pensée critique et du libre débat, le lieu où la prochaine génération doit non seulement être confrontée aux faits et aux théories établis, mais doit aussi apprendre à disséquer les idées, à identifier leurs défauts, afin de contribuer à enrichir et à étendre notre base de connaissances. À l’heure où le monde musulman fait face à des défis sans précédent, on ne saurait surestimer l’importance que revêt la création d’un environnement universitaire et scolaire solide.

Par Nidhal Guessoum, publié dans L’Orient Le Jour, le 19/01/2016. Traduction François Boisivon.

— Nidhal Guessoum est professeur de physique et d’astronomie à l’Université américaine de Charjah, aux Émirats arabes unis. Il a coordonné le groupe de travail sur l’enseignement des sciences à l’université dans le monde musulman.

]]>
Rebâtir une Maison de la Sagesse en terres musulmanes https://islam-science.net/fr/rebatir-une-maison-de-la-sagesse-en-terres-musulmanes-3717/ Mon, 08 Feb 2016 16:53:16 +0000 http://islam-science.net/?p=3717

Les gouvernements musulmans ont conscience de cette réalité selon laquelle croissance économique, puissance militaire et sécurité nationale dépendent inéluctablement des avancées technologiques. Nombre d’entre eux ont considérablement accu les financements en matière de sciences et d’éducation au cours des dernières années. Malgré tout, aux yeux de nombreux observateurs – et notamment occidentaux – le monde musulman semble encore aujourd’hui préférer se tenir à l’écart des sciences modernes.

Ces nombreux sceptiques n’ont pas totalement tort. Les pays à majorité musulmane investissent en moyenne moins de 0.5 % de leur PIB dans la recherche et développement, soit cinq fois moins que les économies développées. Ils n’abritent par ailleurs que moins de dix scientifiques, ingénieurs et techniciens pour un millier d’habitants, par rapport à une moyenne mondiale de 40 – et de 140 dans les pays développés. Et encore, ces chiffrent n’illustrent entièrement la gravité du problème, qui réside moins dans le volume des dépenses ou le nombre de chercheurs employés que dans la qualité intrinsèque des sciences produites.

Bien entendu, il ne serait pas juste d’asséner exclusivement cette critique au pays musulmans, dans la mesure où, au sein même d’un Occident dit « des Lumières », un nombre fâcheusement croissant de citoyens aborde les sciences avec suspicion, voire crainte. Il n’en demeure pas moins que dans certaines régions du monde musulman, la science se trouve confrontée à un défi unique : elle y est considérée comme une construction occidentale laïciste, voire athéiste.

Trop de musulmans ont oublié – ou n’ont jamais étudié – les brillantes contributions scientifiques apportées par un certain nombre de savants islamiques il y a un millier d’années. Ils ne considèrent pas les sciences modernes comme neutres ou comme dissociables des enseignements de l’islam. En effet, certains auteurs islamiques de renom sont même allés jusqu’à considérer que les disciplines scientifiques telles que la cosmologie mettaient à mal le système de croyance de l’islam. D’après le philosophe musulman Osman Bakar, si la science se trouve attaquée c’est parce qu’elle « cherche à expliquer des phénomènes naturels sans faire intervenir aucune cause spirituelle ou métaphysique, mais uniquement des causes observables ou matérielles. »

Bakar a naturellement raison. Chercher à expliquer les phénomènes naturels sans recourir à la métaphysique, tel est précisément l’objectif de la science. Mais difficile d’imaginer meilleure définition des sciences que celle exprimée il y a presque 1 000 ans exactement par le savant perse et musulman du XIe siècle Abu Rayhan al-Biruni. « Il s’agit au sens général de la connaissance, qui est poursuivie uniquement par l’homme, et qui l’est pour le bien de la connaissance elle-même, car son acquisition est véritablement délicieuse et diffère des plaisirs auxquels l’homme aspire dans ses autres quêtes, » écrit al-Biruni. « Car le bien ne peut être suscité, et le mal ne peut être évité, excepté par la connaissance. »

Fort heureusement, de plus en plus de musulmans s’entendraient aujourd’hui avec cette définition. Et compte tenu des tensions et de cette polarisation qui opposent le monde musulman à l’Occident, il n’est pas surprenant que beaucoup s’indignent lorsqu’on les accuse d’être culturellement et intellectuellement mal équipés sur le chemin de la compétitivité scientifique et technologique. C’est précisément la raison pour laquelle les gouvernements de l’actuel monde musulman augmentent substantiellement leur budget de R&D.

Mais le simple fait d’investir de l’argent autour cette problématique ne résoudra pas la situation. Les scientifiques ont évidemment besoin de financements suffisants, mais la compétitivité à l’échelle mondiale exige bien plus que de simples équipements flambant neufs. Il est nécessaire d’appréhender l’ensemble des infrastructures qui constituent l’environnement de la recherche. Ceci exige non seulement de faire en sorte que les techniciens de laboratoire comprennent comment utiliser et entretenir leurs équipements, mais également – aspect beaucoup plus important – de nourrir la liberté intellectuelle, le scepticisme, et le courage de soulever ces questions peu orthodoxes dont dépendent les progrès scientifiques.

Si le monde musulman doit un jour redevenir le centre d’innovation qu’il était autrefois, il serait utile de réinscrire dans les mémoires cet « Âge d’or » musulman qui s’étendit du VIIIe siècle jusqu’à une bonne partie du XVe. L’année 2021 marquera par exemple le millénaire de la publication de l’ouvrage d’Ibn al-Haytham intitulé « Traité d’optique », l’un des textes majeurs de l’histoire des sciences. Rédigé plus de 600 ans avant la naissance d’Isaac Newton, cet ouvrage d’al-Haytham est largement reconnu comme l’une des plus anciennes illustrations de la méthode scientifique moderne.

Parmi les plus célèbres épicentres de cette période intellectuelle figure la Maison de la Sagesse de Bagdad, qui constituait à l’époque la plus grande bibliothèque au monde. Même si les historiens se disputent autour de la véritable existence et fonction de ce lieu, le débat revêt bien moins d’importance que la puissance symbolique qu’exerce encore aujourd’hui cette demeure légendaire sur le monde musulman.

Lorsque les chefs d’État du Golfe évoquent leur volonté de bâtir un nouvelle Maison de la Sagesse pour plusieurs milliards de dollars, ils ne se préoccupent pas du fait que l’édifice originel n’ait été qu’une modeste bibliothèque légué par un vieil homme à son fils calife. Ils souhaitent tout simplement faire renaitre l’esprit d’une libre quête de connaissance, esprit devenu absent de la culture islamique, et qu’il est urgent de ranimer.

D’importants obstacles restent à surmonter sur cette voie. De nombreux pays consacrent aux technologies militaires une part inhabituellement importante de leurs financements de recherche, phénomène alimenté davantage par la géopolitique et par les stratégies qui s’opèrent aujourd’hui au Moyen-Orient que par une pure soif de connaissance. Les jeunes scientifiques et ingénieurs les plus talentueux de Syrie ont à l’esprit certaines questions plus urgentes que la recherche et les innovations fondamentales. Et rares sont sans doute les acteurs du monde arabe à considérer les avancées technologiques du nucléaire iranien avec la même sérénité que les évolutions du secteur des logiciels en Malaisie.

Il n’en demeure pas moins important de reconnaître combien les pays musulmans pourraient contribuer à l’humanité en nourrissant à nouveau cet esprit de curiosité qui caractérise la quête scientifique – aussi bien dans le but de s’émerveiller devant une création divine que de tout simplement chercher à comprendre pourquoi les choses sont ce qu’elles sont.

Par Jim Al-Khalili, publié dans Project Syndicate, le 19/01/2016. Traduit de l’anglais par Martin Morel.

Jim Al-Khalili is Professor of Theoretical Physics and Chair in the Public Engagement in Science at the University of Surrey. He is a speaker at the World Government Summit, Dubai, February 8-10.
]]>
Dialogue entre science et religion https://islam-science.net/fr/dialogue-entre-science-et-religion-3606/ Tue, 22 Sep 2015 00:00:02 +0000 http://islam-science.net/?p=3606 Pourquoi y a-t-il, aujourd’hui dans le monde, une résurgence du débat ancien entre foi et raison, sous la forme d’un «dialogue entre science et religion» ? Il nous semble que l’on peut identifier au moins quatre grands facteurs qui concourent à ce renouveau.  

Premièrement, les révolutions de la science contemporaine, à partir du début du XXème siècle, ont provoqué l’émergence de nouveaux paradigmes scientifiques. Ces paradigmes ont comme caractéristique de repérer, de l’intérieur même de la science, des limites fondamentales à l’entreprise de connaissance du monde. C’est ainsi que, dans les mathématiques, la physique, la cosmologie contemporaines, sont apparues les notions d’incomplétude, d’indécidabilité, d’indéterminisme, d’imprédictibilité, ou d’horizon à l’observation. Pour résumer, la science comprend désormais qu’il y a des frontières intrinsèques à sa compréhension du monde. Bien loin d’être une défaite de la raison, ces avancées scientifiques en témoignent de la puissance. Mais elles appellent aussi des interprétations de caractère philosophique qui ne sont pas aussi simples que dans les paradigmes précédents, où la science prétendait avoir accès à toutes les vérités. Certes, il reste possible de ne pas se poser de «grandes questions philosophiques» et de considérer la science comme «l’ensemble des recettes qui réussissent toujours», selon le mot de Paul Valéry (1871-1945). Mais nombre de scientifiques contemporains, qui refusent cette option dite «opérationnaliste», croient vraiment qu’il existe une réalité indépendante d’eux, et sont ainsi «en quête de sens», un sens à leurs pratiques et à leurs résultats. Ils cherchent, en fin de compte, à comprendre les raisons du succès et des limites de la science, en l’incorporant dans une perspective plus large 

Deuxièmement, le dialogue est aussi favorisé par l’intérêt des théologiens et des penseurs religieux eux-mêmes, ou au moins de ceux qui estiment qu’il faut considérer le monde pour comprendre l’action que Dieu y mène. Ces penseurs tiennent que toutes les constructions théologiques faites à partir du donné du révélé ne se valent pas également, dans la mesure où certaines sont manifestement en contradiction flagrante avec ce que nous savons du monde. Ainsi, scientifiques et penseurs religieux, également intéressés par la réalité du monde, selon des perspectives qui leur sont propres, se retrouvent dans un «lieu commun» pour s’interroger sur ce que la science et la religion nous apprennent, et sur ce qu’elles ne peuvent pas nous apprendre. Les uns et les autres sont, peu ou prou, les derniers à s’intéresser à la réalité, ce «donné» qui résiste, et donc existe indépendamment de nous. En effet, la plupart des autres acteurs de la pensée contemporaine sont davantage préoccupés par les constructions humaines, et par l’action qui donne corps aux idées en retaillant un monde plastique et «absurde» à leur mesure. 

Troisièmement, cette rencontre entre scientifiques et penseurs religieux est nécessaire dans le contexte de la globalisation des problèmes de l’humanité, dont les pages d’actualité des journaux se font régulièrement l’écho. Citons, en vrac, les décisions «planétaires» qu’il s’agira de prendre sur le réchauffement climatique, l’accès de tous à l’eau, le partage des ressources naturelles, les manipulations génétiques, la conservation de la biodiversité, la gestion des déchets… Il est bien évident que de telles décisions, pour être viables, devront avoir été éclairées par un débat scientifique. Or comment prendre en compte la diversité des cultures- et donc des religions qui en sont souvent la base -dans l’acceptation de débats complexes, et de décisions difficiles qui, pour être efficaces, devront être communes ? A cet égard, le débat entre science et religion permet de repérer les points d’articulation propres à chaque religion, de dégager des constantes, et d’apprendre à partager, petit à petit, un même langage.  

Enfin, le quatrième facteur est peut-être le plus important. Le dialogue entre science et religion, dans le contexte nouveau d’une prise de conscience de la diversité des religions, et de leur coexistence physique à tous les endroits de la planète, donne un premier «contenu» au dialogue interreligieux. En évoquant le discours de la science sur le monde -un monde qui nous est commun- et la façon dont ce discours résonne, ou non, avec le discours de chaque religion, les uns et les autres apprennent à se connaître, à s’apprécier, à collaborer. En parlant de la réalité physique qui résiste, des chemins de la connaissance que les êtres humains ne parcourent qu’en tâtonnant, ils s’approchent des questions métaphysiques sur la nature de la réalité ultime et de la connaissance ineffable, et s’ouvrent à une véritable reconnaissance du patrimoine spirituel de l’humanité. 

Le dialogue entre science et religion est donc poussé par des vents forts en ce début du XXIème siècle. Il est toutefois indispensable de comprendre, sous peine de connaître une profonde déception, que tous les passagers ne partagent pas la même vision sur ce qui doit être le terme du voyage. On peut identifier immédiatement ceux qui, d’un côté comme de l’autre, ont des objectifs apologétiques, en faveur exclusive de la science ou en faveur exclusive de la religion. Pour cette première catégorie de passagers, le «dialogue» doit finalement conduire à la défaite d’un des deux protagonistes, parce que les deux ne sauraient coexister durablement. Etrange dialogue, en vérité. Pour d’autres, il s’agit de faire l’apologie de sa propre religion, en utilisant la science comme juge de paix. Une telle attitude, il faut le reconnaître, est très répandue chez nous, dans le monde musulman, où beaucoup estiment que l’islam est la seule religion compatible avec la raison humaine – mais quelle forme de raison ? Une troisième catégorie de passagers est engagée dans une entreprise qui a eu ses lettres de noblesse et a essuyé de sévères critiques : celle de la «théologie naturelle». La théologie naturelle est la démarche qui consiste à essayer de prouver l’existence de Dieu par les seules menées de la raison explorant le monde. Dieu pourrait-il être au bout de l’entreprise scientifique ? Au, tout au moins, Dieu pourrait-il être considéré comme une option possible avec, et après, la science, voire comme une option raisonnable ? Enfin, une quatrième catégorie, peut-être minoritaire, se satisfait davantage du processus que du terme. Le dialogue devient alors un aiguillon pour s’engager plus avant dans les énigmes de la science, qui nous renvoient à un double mystère fondamental, celui du monde et celui de l’homme, et au vertige de leur mise face à face, comme un jeu de miroirs. C’est la perspective dans laquelle nous voulons nous placer ici, et que nous allons développer maintenant plus spécifiquement pour l’islam.

Par Bruno Abd-al-Haqq Guiderdoni.

]]>
Cosmologie Moderne et quête de Sens : un Dialogue sur la Voie de la Connaissance ? https://islam-science.net/fr/cosmologie-moderne-et-quete-de-sens-un-dialogue-sur-la-voie-de-la-connaissance-3525/ Mon, 06 Jul 2015 00:00:56 +0000 http://islam-science.net/?p=3525 Par Bruno Abd-al-Haqq Guiderdoni.

Selon une idée très répandue, la science tenterait de répondre au « comment » et la religion au « pourquoi ». Si une telle division des rôles était exacte, si, en effet, la science ne traitait que des « faits » et la religion ne parlait que du « sens », il ne devrait exister aucun conflit entre les deux approches. Elles pourraient être menées en parallèle, sans échanges tout autant que sans conflits. Malheureusement, la situation n’est pas aussi simple, et cette idée, bien que très populaire, n’en reste pas moins un cliché. Pour dire les choses simplement, s’il est vrai que la science traite des causes efficientes et la religion, des causes finales – en reprenant les termes techniques de la philosophie aristotélicienne1 –, la tendance de fond du développement des sciences est que l’explication en termes de causes efficientes repousse la nécessité d’une explication en termes de causes finales, et, pour finir, élimine ces dernières.

Cette modification des attentes – dans la recherche de la connaissance – qui accompagna le développement des explications en termes de causes efficientes, et l’appréciation grandissante de l’efficacité de ces dernières par rapport aux causes finales, se sont progressivement instaurées en Occident à partir de la Renaissance. Au Moyen Âge, même s’il existait déjà d’interminables polémiques et des débats très animés sur les questions cosmologiques, les juifs, les Chrétiens et les musulmans partageaient la même perspective sur le monde. Les hommes et les femmes de foi du Moyen Âge percevaient autour d’eux bien davantage que des « choses » et des « phénomènes » : ils contemplaient avant tout des symboles et cherchaient à obtenir, à travers l’étude du cosmos, des intuitions intellectuelles et des dévoilements spirituels.

La période de « synthèse médiévale » – entre cosmologie aristotélicienne et ptolémaïque d’une part, et enseignements des Ecritures Saintes d’autre part – est dorénavant loin derrière nous. En Occident, le développement de la science moderne a conduit à une modification radicale de notre façon de voir et d’agir dans le monde, mais aussi, à une crise spirituelle profonde. L’homme y a perdu sa place centrale dans le cosmos. Il a été rejeté sur une planète standard, orbitant autour d’une étoile standard, au sein d’une galaxie standard localisée quelque part dans l’immensité de l’espace. Une telle science est neutre du point de vue des valeurs. Elle est même dénuée de quelque signification que ce soit. Pour l’exprimer avec les mots de Claude Levi-Strauss: « l’Univers n’a de sens que par rapport à l’homme, qui lui-même n’en a aucun. »

Le conflit qui avait cours entre science et religion en Occident ne cessa que lorsque la religion admit qu’elle n’avait plus rien à dire à propos de la figure du monde. S’ensuivit un accord de non-belligérance à partir duquel les deux approches n’empiétèrent plus l’une sur l’autre… dans la mesure où la science colonisa tout simplement la « réalité » dans son ensemble. Pour y parvenir, elle a — une fois de plus, tout simplement — défini la « réalité » comme ce qui peut être étudié scientifiquement. Les théologiens, qui, pour leur part, avaient accepté d’abandonner le terrain, doivent maintenant expliquer la raison pour laquelle l’Univers semble ne pas avoir besoin de l’« hypothèse » de Dieu — pour reprendre les termes de Laplace. Dieu semble s’être bien caché sous l’épais rideau des phénomènes. Des idées comme celles de la kenosis et du tsimtsum, qui fleurirent respectivementdans la pensée théologique chrétienne et juive, ont connu, ces dernières années, une renaissance spectaculaire. Elles sont maintenant utilisées par des théologiens spécialisés dans la doctrine de la Création, afin d’expliquer la raison pour laquelle Dieu se « retire » du monde pour le laisser s’auto-gouverner via ses propres lois, sans le moindre signe direct d’intervention divine. L’insistance est mise sur la (relative) indépendance accordée par Dieu aux lois de la nature, et sur la (relative) liberté accordée par Dieu à l’être humain.

Comme on le sait, la tradition islamique a, de tout temps, enseigné que Dieu se tient à proximité du monde, et qu’Il agit continuellement dans la création. « Chaque jour, Il est à l’œuvre. »2 Ainsi, les théologiens musulmans ne peuvent-ils pas suivre le chemin de certains théologiens occidentaux dans le sens d’un Créateur qui laisserait sa création fonctionner seule, avec une indépendance si grande qu’Il en deviendrait, finalement, une nouvelle sorte de Deus otiosus, soit du fait de sa volonté, soit par son désir de faire l’expérience de la faiblesse humaine. Pour la tradition islamique, Dieu est, certes, caché, mais Il est également apparent, en conformité avec ses Noms azh-Zhahir wa-l-Batin. Le Créateur est tellement grand que sa création n’a aucune imperfection. Mais Il est également manifeste dans, et à travers, sa création.

Le mystère fondamental, qui sous-tend la physique et la cosmologie, est le fait que le monde soit intelligible. Pour un croyant, le monde est intelligible car il est créé. Le Coran recommande fortement de méditer et de réfléchir sur la Création pour trouver dans son harmonie les traces du Créateur. D’où ce qu’il est convenu d’appeler les « versets cosmiques » du Coran, qui sont fréquemment cités comme l’un des « miracles » intellectuels du texte coranique : « Dans la création des cieux et de la terre, et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a des signes pour ceux qui ont un cœur ; ceux qui se souviennent de Dieu debout, assis ou couchés, et réfléchissent sur la création des cieux et de la terre, en disant : ‘O mon Dieu, Tu n’as pas créé tout cela en vain. Que la Gloire soit à Toi ! Sauve-nous des tourments du feu.’»3 L’exploration du monde est encouragée, dans la mesure où l’explorateur est suffisamment sage pour reconnaître que l’harmonie présente dans le cosmos provient de Dieu. En regardant le cosmos, l’intelligence que Dieu a mise en nous rencontre constamment l’Intelligence qu’Il a employée en créant les choses. Le Coran mentionne les régularités omniprésentes dans le monde : De même que « vous ne trouverez aucun changement dans la coutume de Dieu »4, « il n’existe aucun changement dans la création de Dieu. »5 Cela ne veut pas dire que la Création soit immuable, mais qu’il y a une « stabilité » dans la Création qui reflète l’inaltérabilité de Dieu. L’attention du lecteur est également attirée sur l’« aspect numérique » des régularités cosmiques. Le Coran dit : « Le Soleil et la Lune [sont ordonnés] selon un calcul exact (husban) »6. Ainsi, un cosmologiste musulman n’est-il pas étonné que les lois de la physique, que nous concevons et utilisons pour décrire les régularités cosmiques, soient basées sur les mathématiques.

Nous vivons une époque très étonnante pour la compréhension de la structure et de l’histoire du cosmos. Ces dernières décennies ont vu se produire des découvertes spectaculaires, essentiellement rendues possibles par le développement rapide des techniques d’observation. En conséquence, nous avons acquis un trésor d’images que nous avons la chance d’être la première génération à pouvoir contempler : la terre au beau milieu de l’obscurité du ciel, la multitude d’apparences que revêt la surface d’autres planètes et d’autres satellites du Système Solaire, la cartographie de notre galaxie à toutes les longueurs d’onde, la découverte de phénomènes très énergétiques tels que les explosions d’étoile, ou bien le recensement potentiel de milliards de galaxies éloignées rendu possible par les relevés profonds. Nous avons maintenant accès à des distances, des époques et des tailles de structure qu’il était simplement impensable d’atteindre à l’époque du Moyen Âge, lorsque l’astronome arabe Al-Farghanî calcula la distance séparant la Terre du trône de Dieu selon les postulats de la cosmologie ptolémaïque, et trouva une valeur de 120 millions de kilomètres.7 Ces nouvelles images ont profondément changé notre conscience du cosmos.

Pour comprendre la structure de l’Univers, les cosmologistes doivent en retracer l’histoire. Celle-ci est reconstruite théoriquement à partir d’informations obtenues au moyen de mathématiques élaborées. Il n’existe aucun doute sur le fait que, dans l’interprétation qu’ils en font, il y a une bonne dose de spéculations audacieuses, voire d’idées folles. Mais la réalité résiste, et toutes les théories ne sont pas en accord avec les faits. Certaines ont été définitivement éliminées à l’épreuve des faits et des observations. En revanche, la théorie standard apparaît maintenant comme un outil puissant pour interpréter les données fournies par les télescopes, et guider de nouvelles découvertes.

Pour résumer, les cosmologistes pensent désormais que l’Univers est en expansion, et que cette dernière a commencé à partir d’une phase extrêmement dense et chaude, en un début appelé Big Bang. Durant l’expansion, le contenu en matière et radiation de l’Univers se dilue et refroidit, et l’abondance relative des diverses espèces de particules élémentaires change. Environ 100 secondes après le Big Bang, des noyaux légers commencent à se former. Après 300 000 ans, l’Univers devient neutre et transparent. La lumière émise par ce qu’on appelle la « surface de dernière diffusion », correspondant à la transition entre l’époque de l’Univers opaque et celle de l’Univers transparent, est observée sous la forme du rayonnement du Fond Diffus Cosmologique (Cosmic Microwave Background), avec un spectre de corps noir à 2.725 K. Puis la matière va poursuivre sa structuration au fur et à mesure du processus d’expansion de l’Univers. L’histoire est désormais bien documentée, mais il existe plusieurs énigmes récurrentes au milieu des nombreuses pages écrites par les cosmologistes. Notre incapacité à les résoudre pointe probablement vers la structure métaphysique de la réalité. Je voudrais ici répertorier brièvement deux de ces énigmes.

La première énigme a pour origine l’ajustement fin (fine-tuning) qui préside à la formation des structures. Les régions diamétralement opposées sur la surface de dernière diffusion n’ont jamais été en connexion causale auparavant et devraient présenter des différences de températures conséquentes, contrairement à l’isotropie remarquable qui y est mesurée. Il s’agit de ce que l’on appelle le « problème de l’isotropie. » En outre, la densité de l’Univers est proche de la densité critique et la géométrie spatiale, presque Euclidienne, alors que toutes les valeurs du paramètre de densité sont a priori possibles. C’est le « problème de la platitude. »

En conséquence, notre Univers observable semble avoir émergé d’un ensemble très particulier de conditions initiales, résultant en une géométrie hautement improbable. Or il est maintenant clair que ces caractéristiques constituent des conditions nécessaires à l’apparition de la complexité dans l’Univers. Par exemple, un paramètre de densité plus grand aurait produit un effondrement rapide de l’Univers sur lui-même, en une échelle de temps bien inférieure à celle de l’évolution des étoiles, qui sont nécessaires à l’enrichissement du milieu interstellaire en éléments lourds et à la formation subséquente des planètes, tandis qu’un paramètre de densité plus faible aurait eu comme conséquence un univers très dilué, avec des structures de faible masse inaptes à garder leur gaz, donc à former des étoiles.

Naturellement, une explication philosophique énoncée en termes de causes finales peut être proposée pour donner une signification à ce type d’ajustement fin, et aux autres « coïncidences cosmiques » recueillies sous le chapeau de ce qu’on appelle le principe anthropique.8 Dans une perspective religieuse, cette explication par les causes finales peut être la signature de l’intervention divine dans le monde, alors que, dans une perspective panthéiste, elle pourrait être interprétée comme la tendance naturelle de la matière à s’auto-organiser. Mais de telles explications demeurent inacceptables pour la science moderne. En fait, la résistance est telle, que l’élimination des explications en termes de causes finales s’est imposée au cœur même du développement de la cosmologie contemporaine. L’explication actuellement donnée aux problèmes d’isotropie et de platitude (et à d’autres énigmes qui leur sont liées) est que l’Univers a subi une étape d’inflation exponentielle, qui a eu pour conséquence de gonfler une petite zone initiale, causalement connectée, au-delà de la taille de l’Univers actuellement observable, et a effacé la courbure spatiale. Cette explication évite l’introduction de causes finales pour justifier les conditions initiales particulières à partir desquelles l’Univers a débuté, tout simplement parce que l’inflation efface la mémoire de ces conditions initiales, pour faire évoluer l’Univers observable, de façon nécessaire, vers l’isotropie et la platitude.

Du même coup, l’inflation fournit une explication à l’origine des « inhomogénéités » qui produiront les structures à grande échelle après amplification gravitationnelle : ce sont simplement des fluctuations quantiques, gonflées à des échelles macroscopiques. Le problème est que la théorie actuelle ne peut prévoir l’amplitude de ces fluctuations, dont la mesure montre qu’elle est égale à 1/100 000 sur la surface de dernière diffusion (Q=10-5). Lorsqu’une théorie complète de l’inflation émergera, elle devra prévoir cette valeur, qui n’apparaît actuellement qu’en tant que paramètre libre. Mais il est déjà clair que cette valeur est également une condition nécessaire à l’apparition de la complexité dans l’Univers. Avec Q=10-6, le gaz ne peut refroidir dans les puits de potentiel des halos de matière sombre, et aucune étoile ne peut s’y former. Avec Q=10-4, les galaxies sont si denses que de fréquentes rencontres entre les étoiles y empêchent l’existence d’orbites planétaires stables, qui sont une condition nécessaire à l’existence des écosystèmes d’êtres vivants qui tirent leur énergie du rayonnement stellaire. Une fois de plus, notre Univers observable semble avoir émergé d’un ensemble très particulier de conditions initiales.

Les cosmologistes ont élaboré une nouvelle théorie qui évite d’avoir recours aux causes finales pour expliquer la valeur de Q. Cette théorie est appelée « inflation chaotique ». Dans l’inflation chaotique, l’inflation a lieu éternellement, et fabrique de nouvelles zones d’univers dont l’espace-temps gonfle exponentiellement, se découplant causalement l’une de l’autre. Puis l’étape d’inflation exponentielle débouche sur une phase d’expansion normale. Dans ce contexte, les lois et les constantes de la physique pourraient être fixées par une brisure de symétrie, et afficher différentes valeurs selon les différentes zones de l’Univers qui sont considérées. En conséquence, avec un nombre infini de réalisations, nous ne devons pas nous étonner du fait qu’il y ait au moins une zone de l’Univers qui ait les valeurs des lois, des constantes, et de Q s’accordant avec l’apparition de la complexité. Néanmoins, la question de savoir si cette théorie est vérifiable reste encore ouverte.

D’après l’explication qui prévaut actuellement, l’apparente précision de l’ajustement fin des propriétés de l’Univers ne serait pas due à un ensemble particulier de conditions initiales, mais à l’exploration d’une gamme de valeurs possibles dans diverses zones de l’Univers. Ainsi, nous vivons simplement dans une zone qui a des valeurs compatibles avec l’existence de la complexité. Mais ce type d’explication n’insiste peut-être pas assez sur la « puissance » allouée aux principes de la mécanique quantique et à la théorie fondamentale des champs. Lorsqu’on aura développé une théorie englobante, ce que les anglo-saxons appellent « a theory of everything » (peut-être une version de la théorie des super-cordes), il s’avérera que cette théorie expliquera comment l’Univers a la possibilité de produire un très grand nombre de zones parmi lesquelles, par le seul fait du grand nombre de réalisations, certaines pourront héberger le développement de la complexité. Mais si nous voulons expliquer cela, c’est-à-dire pourquoi c’est cette théorie et pas une autre qui s’applique, nous devrons pousser notre investigation encore plus loin, vers une théorie plus large encore, qui expliquera la nécessité de cette loterie cosmique de façon auto-cohérente, sans invoquer une quelconque finalité.

L’ironie de l’histoire est que, même lorsque les cosmologistes essayent d’évacuer les causes finales en élaborant de nouvelles théories et découvrant de nouveaux phénomènes, ils se trouvent toujours et encore confrontés au même type d’énigme. Le fait qu’il existe un réglage de cette précision au sein de l’Univers doit certainement vouloir dire quelque chose à propos de la réalité. Mais quoi ? Si l’on est croyant, on peut aisément interpréter cette situation en y lisant un signe divin. Si l’on choisit de refuser, ou de mettre de côté, cette interprétation, la porte s’ouvre sur une exploration sans fin du cosmos, déplaçant et amplifiant toujours davantage l’énigme. Un croyant pourrait reconnaître une sorte de ruse divine dans cette entreprise d’exploration du cosmos. En effet, pour lui, « où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu. »9

La seconde énigme traite de l’universalité des lois de la physique. Certains cosmologistes donnent la dénomination d’« univers » à chacune des zones causalement déconnectées, et celle de « multivers », à l’ensemble de toutes les zones engendrées par l’inflation chaotique. Bien entendu, le choix des termes revêt peu ou prou une signification de nature philosophique ou idéologique. Selon une étymologie parfois mise en avant pour son pouvoir symbolique, l’Univers serait un signe dirigé « vers l’Un » (unum versus). Cela signifie-t-il que les univers multiples du multivers suggèrent une multitude de dieux ? Dans l’esprit de certains de ses promoteurs, la nouvelle cosmologie semblerait mieux disposée envers le polythéisme qu’envers le monothéisme. Or, toutes les zones de l’Univers sont effectivement reliées par le fait qu’elles sont régies par les mêmes principes de physique quantique et la même théorie fondamentale. Pour cette raison, il existe un unique Univers, quel que soit le nom qu’on veut bien lui donner. La question que l’on peut alors se poser est : pourquoi les lois de la physique quantique sont-elles aussi universelles ?

De nouveau, les cosmologistes contemporains ne méditent pas suffisamment sur la validité continuelle et permanente de ces lois. Une longue controverse a eu lieu en Islam sur l’existence et le statut des causes secondes. Il est connu que la théologie Ash`arite, celle qui domine dans le monde sunnite, remet fortement en question l’existence même de la causalité. Le postulat est qu’il n’y a pas de causes secondes simplement parce que Dieu, en tant que Cause première, n’a de cesse, à chaque instant, de recréer le monde. Au sein de ce renouvellement permanent de la création (tajdîd al-khalq), les atomes et leurs « accidents » sont recréés à chaque instant. En conséquence, les régularités observées dans le monde ne sont pas dues à une connexion causale mais à une conjonction permanente existant entre les phénomènes, et proviennent d’une « coutume » (sunnah) établie par Dieu. Autrement dit, dans cette perspective, Dieu est libre de changer à chaque instant les règles de sa coutume, même si, de façon obvie, il choisit de ne pas le faire « en général ». Ce principe de théologie islamique doit être compris, en premier lieu, comme une façon de souligner le mystère métaphysique que constitue la validité continuelle des lois. La permanence de Dieu fait que la création se comporte de façon régulière, malgré un renouveau permanent : « vous ne verrez pas le moindre défaut dans la création du Miséricordieux. Tournez vos yeux : Y détectez-vous la moindre faille ? »10

La renaissance de la création qui est enseignée par les doctrines islamiques implique également l’apparition continuelle de nouvelles créatures. D’après les enseignements de l’école dite akbarienne, fondée sur les œuvres de Muhyi-d-dîn Ibn ‘Arabî, « le plus grand des maîtres » (1165-1240), les choses ne « sont » pas, puisque seul Dieu est. Elles ne détiennent en propre qu’une « préparation », ou une « prédisposition » à recevoir l’être et les qualités de Dieu. En conséquence, étant donné que le statut du cosmos est paradoxal, en équilibre entre l’Etre absolu de Dieu et le pur néant, nous ne saurions arriver à une affirmation claire et définitive sur la réalité fondamentale du monde. La réalité ultime nous est cachée et les descriptions que nous en faisons resteront toujours approximatives.

Dieu est infini et « l’auto-dévoilement ne se répète jamais », pour reprendre une affirmation souvent citée par l’école akbarienne. Donc, l’auto-dévoilement de Dieu n’a pas de fin. À chacun des niveaux du cosmos, il y a toujours de nouvelles créatures et de nouveaux phénomènes qui sont continuellement « projetés » dans le monde du dévoilement. Ce qui apparaît dans la Création correspond exactement au flux des choses que Dieu choisit d’amener à l’existence. C’est la raison pour laquelle, selon le grand théologien et mystique Al-Ghazalî (1058—1111), « Il n’y a rien, dans la possibilité, de plus merveilleux que ce qui est », car ce qui est reflète ce que Dieu veut nous montrer de Lui. Une telle perspective permet de comprendre le dire prophétique : « Ne maudissez pas le temps, car Dieu est temps. » Après tout, la production d’un nombre infini de zones de l’Univers physique décrit par l’inflation chaotique pourrait s’accorder avec cette compréhension de la nouveauté inépuisable comme auto-dévoilement perpétuel de Dieu. L’apparition de propriétés « émergentes » à tous les niveaux de la complexité, et particulièrement l’apparition de la vie et de l’intelligence, sont d’autres aspects de cet auto-dévoilement continuel. C’est la raison pour laquelle Ibn ‘Arabî commente : « Dieu ne s’ennuie pas au point que nous devions nous ennuyer. » Sans doute les cosmologistes comprendront-ils cela aisément, eux qui sont constamment étonnés par la beauté des phénomènes révélés par leurs nouveaux outils d’observation.

L’apparition de l’être humain a été rendue possible par l’existence de nombreuses « coïncidences » anthropiques au sein des lois de la physique et des valeurs des constantes qui déterminent les propriétés des structures cosmiques et terrestres. Le long intervalle de temps qui s’est écoulé depuis le Big Bang, et la vaste étendue de l’espace autour de nous, sont des conditions nécessaires à notre existence, de même que les déserts de sable et de glace qui recouvrent une partie de la surface terrestre sont indispensables à l’équilibre climatique et écologique de notre planète. Mais quel poids le temps qui s’est écoulé ou l’espace qui s’est étendu ont-ils, en regard de la dignité et de la complexité de l’être humain engagé dans l’aventure intellectuelle que constitue la recherche du savoir ?

Cependant, il existe une différence significative entre la recherche scientifique et la quête spirituelle du but ultime de notre existence. Contrairement à la recherche scientifique, la quête spirituelle ne se cantonne pas à la recherche intellectuelle de la vérité et à la production de résultats utiles. Elle vise principalement à transformer l’être humain afin que celui-ci puisse être préparé à passer la barrière de la mort. Revenons à l’histoire de la pensée islamique, avec Averroës (1126—1198) et Ibn ‘Arabî. Ces deux figures majeures de la pensée islamique se sont rencontrées à Cordoue, aux alentours de 1180. Averroës, qui était alors un philosophe de renom, défendait l’idée selon laquelle la raison humaine était capable d’atteindre toute la vérité potentiellement accessible à l’être humain, et pas moins que ce qui était apporté par la révélation, sous le voile des symboles et dogmes, à la destination du commun des mortels, c’est-à-dire de ceux qui ne pouvaient pénétrer la subtilité de la démarche scientifique. Averroës avait entendu dire que le jeune Ibn ‘Arabî avait été gratifié d’une ouverture spirituelle spéciale, et il était désireux de le rencontrer. Ibn ‘Arabî rapporte ainsi leur rencontre : « Lorsque je suis entré et me suis trouvé devant Averroës, celui-ci s’est levé en témoignant amour et respect. Il m’a embrassé et m’a dit « oui. » Je lui ai dit « oui. » Sa joie a augmenté parce que je l’avais compris. Alors je me suis rendu compte de la raison pour laquelle il s’était réjoui et je lui ai dit « non. » Sa joie a disparu, sa couleur a changé, et il a douté de ce qu’il possédait en lui-même. » Vient alors l’explication de ces étranges échanges. Averroës pose la question cruciale qui nous intéresse ici : « Comment as-tu trouvé la situation dans le dévoilement et l’effusion divine ?Est-ce ce que la démarche rationnelle nous apporte ? » Ibn Arabi répond : « Oui et non. Entre le oui et le non, les esprits s’envolent de leur matière, et les têtes se détachent de leur corps. » Puis il relate la réaction d’Averroës : « il devint pâle et commença à trembler. Puis il s’assit et récita : « Il n’y a de pouvoir et de force que par Dieu », étant donné qu’il avait compris mon allusion. »11

Ibn Arabi fait référence à l’eschatologie en rappelant que, même si la raison peut aller très loin dans sa tentative de saisir la réalité, personne n’a jamais été intimement changé par la connaissance scientifique qu’il pouvait avoir du monde. La quête spirituelle n’est pas limitée à la contemplation intellectuelle de la vérité. Elle tend vers le salut qui est la signification ultime de l’être humain. Selon les enseignements de l’Islam – comme de bien d’autres religions –, nous devrons quitter ce monde à l’heure de notre mort afin de poursuivre notre quête de savoir et entrer dans un autre niveau d’être qui est un lieu plus spacieux et important pour l’auto-dévoilement de Dieu. La tradition islamique promet que la quête du savoir prendra fin lorsque les élus contempleront la Face de Dieu, sur ce qui est appelé la « Dune de Musc » (al-kathîb) qui se trouve tout en haut des Jardins paradisiaques, à la frontière même de la Création. La religion est providentiellement révélée pour nous préparer à affronter la Réalité absolue, qui est un autre des noms de Dieu. Mais cette fin de la quête ne sera pas la fin de la connaissance. Au contraire, la contemplation de Dieu par les élus est continuellement renouvelée dans la mesure où ils connaîtront, selon le verset coranique, « ce qu’aucun œil n’a vu, ce qu’aucune oreille n’a entendu, et ce qui n’a jamais atteint le cœur d’aucun mortel. » Notre raison pourrait estimer que cela est impossible, étant donné que nous ne pouvons pas concevoir « comment » une telle rencontre peut se produire. Cependant, la « Dune » est le lieu des réponses à la question « pourquoi », et non à la question « comment ».

En même temps que nous avons obtenu des progrès spectaculaires dans la compréhension scientifique de l’Univers, nous avons oublié la contemplation de ce même Univers, qui est nécessaire à l’être humain. C’est ce genre de prise de conscience qui peut nous aider à « réconcilier » la science et la religion, et non un concordisme de bas étage. Une telle prise de conscience devrait s’accompagner de la mise en valeur de trois qualités, qui semblent pertinentes pour tous ceux, scientifiques et croyants, qui gardent une tension continuelle vers la Vérité. Ces qualités sont la gratitude (shukr), la crainte (taqwâ) et la perplexité (hayrah). La gratitude naît du regard que l’on porte sur les merveilles du cosmos, la crainte, du sens de la transcendance qu’elles inspirent et la perplexité, enfin, de l’existence ininterrompue d’énigmes irrésolues qui pointent vers des mystères plus fondamentaux. Ces qualités sont connues de la pensée religieuse et mystique. Dans la perspective islamique, on peut ajouter que la gratitude se réfère aux « Noms de Beauté » (asmâ’ al-Jamâl) et la crainte, aux « Noms de Majesté » (asmâ’ al-Jalâl) qui se dévoilent dans les mondes, tandis que la perplexité se réfère à la coexistence de qualités opposées, une coexistence qui ne peut être résolue que dans la perfection (kamâl) d’Allâh, le« Nom de la synthèse » (ism al-jâmi’).

Gratitude, crainte et perplexité sont trois modes de l’étonnement fondamental qui découle de la contemplation du cosmos. Cet étonnement est une façon d’adorer Dieu. Qu’en est-il alors de ceux qui cherchent la vérité sur les chemins de la quête scientifique ? Savons-nous également, en tant que scientifiques, cultiver gratitude, crainte et perplexité ? Une telle attitude devrait nous amener à accroître notre sens des responsabilités au sein de l’humanité et à mieux estimer les conséquences sociales et environnementales des applications technologiques rendues possibles par la science moderne.

Par Bruno Abd-al-Haqq Guiderdoni, publié dans Sciences et quête de sens, sous la direction de Jean Staune et avec son aimable autorisation spéciale et exclusive pour Islam & Science.

Astrophysicien au CNRS, spécialiste de la formation des galaxies, il travaille sur plusieurs grands projets européens de satellite et s’intéresse à la détection des galaxies les plus lointaines de l’Univers. Membre du Conseil Représentatif de l’Islam en France. Ancien animateur de l’émission « Connaître l’Islam » sur France 2, il est aussi Directeur de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques.

1 A la question : « Pourquoi le soleil brille-t-il ? », une réponse en termes de causes finales pourrait être : « Il brille pour donner de la lumière aux êtres humains », alors qu’une réponse en termes de causes efficientes serait : « Il brille car sa surface est chaude. » Cette réponse appelle une chaîne d’explication de nature astrophysique : « La surface du soleil est chaude parce que ses régions centrales abritent des réactions thermonucléaires, etc. »

2 Coran, 55:29.

3 Coran, 3:190-191.

4 Coran, 35:43.

5 Coran, 30:30.

6 Coran, 55:5. Voir aussi 6:96, 10:5, 14:33.

7 Edward Grant, Planètes, Etoiles et Orbites (Planets, Stars & Orbs, The Medieval Cosmos, 1200 – 1687, 1994, Cambridge University Press, p. 433).

8 J.D. Barrow and F. J. Tipler, Le Principe Cosmologique Anthropique (The Anthropic Cosmological Principle, 1986, Oxford University Press).

9 Coran, 2:115.

10 Coran, 67:3.

11 J’utilise ici la traduction anglaise de William Chittick dans The Sufi Path of Knowledge, SUNY.

]]>
Perspectives islamiques sur la science moderne https://islam-science.net/fr/perspectives-islamiques-sur-la-science-moderne-3498/ Sun, 07 Jun 2015 14:00:14 +0000 http://islam-science.net/?p=3498 L’Organisation Islamique pour l’Education, les Sciences et la Culture est heureuse de présenter au public cet ouvrage sur l’islam et la science contemporaine. Ce livre porte sur les rapports que la pensée et la culture musulmanes entretiennent avec la science, dans sa méthode, ses résultats, et sa vision du monde. Il s’adresse principalement aux universitaires et étudiants du monde musulman, dans les domaines des sciences exactes, des sciences humaines, et de la théologie, pour leur donner un outil d’information et de formation qui alimente leur réflexion et les aide à participer aux débats sur ce sujet. Plus généralement, ce livre s’adresse au public musulman cultivé et au public international désireux de se faire une opinion sur ce sujet. Nous sommes bien ici dans la triple vocation de l’ISESCO : éduquer, éduquer à la science, et éduquer à la culture dans son rapport complexe et multiforme à la science.

L’on sait que, dans la grande période des Califats Omeyyade et Abbasside, la civilisation arabo-musulmane a porté haut le flambeau des connaissances. Les travaux récents des historiens des sciences montrent désormais que cet effort s’est poursuivi pendant des siècles. Aujourd’hui, de nombreux scientifiques de culture musulmane participent à l’effort international de développement des sciences. La science nous permet de mieux connaître le monde et d’agir sur lui. Dans le même temps, elle fait face à des visions du monde plus anciennes, mais toujours bien vivantes, qui sont issues de la culture religieuse. Les penseurs musulmans ont constamment cherché les voies pour articuler, de façon harmonieuse, les résultats de la démarche rationnelle et les enseignements du Coran et de la tradition prophétique. Cet effort doit être renouvelé aujourd’hui, dans le contexte d’une science qui dévoile chaque jour davantage la grandeur et la complexité du monde.

C’est pour cette raison que les échanges entre scientifiques, philosophes et religieux se développent rapidement au niveau international. Le monde musulman doit participer à ce débat, pour y faire valoir la voix de l’islam. Il s’agit de se réapproprier le patrimoine scientifique de l’humanité, auquel les musulmans ont contribué de façon spectaculaire, et continuent de contribuer, et de le placer dans la cadre du tawhid et de la vision éthique globale qui caractérisent l’islam. Le monde attend la position de l’islam sur ces questions. Par ce livre, l’ISESCO entend lancer une contribution à ce débat, et encourager universitaires et étudiants à y participer activement.

Sous la direction d’Abdel-al-Haqq Guiderdoni, une équipe composée de Nabila Aghanim, Mohamed Tahar Bensaada, Rana Dajani et Inès Safi, a élaboré cet ouvrage. L’ISESCO remercie les auteurs pour ce travail dont le contenu se maintient dans le débat d’idées grâce à leur sagacité et à leur lucidité.

Télécharger : Perspectives islamiques sur la science moderne – Une introduction aux débats entre science et religion, Sous la direction de Abd-al-Haqq Guiderdoni, ISESCO

Dr Abdulaziz Othman Altwaijri, Directeur général de l’Organisation islamique pour l’Education, les Sciences et la Culture ISESCO

]]>
« Islam, Big Bang et Darwin » de Nidhal Guessoum https://islam-science.net/fr/islam-big-bang-et-darwin-de-nidhal-guessoum-3386/ Wed, 03 Jun 2015 00:00:18 +0000 http://islam-science.net/?p=3386 Islam, Big-Bang et Darwin

Islam, Big-Bang et Darwin

Ayant posé, dans son dernier livre (Islam et Science : comment concilier le Coran et la science moderne) les principes de « conciliation » de l’Islam avec la science moderne, Nidhal Guessoum se tourne vers les « questions qui fâchent » dans ce nouveau livre qui fera certainement des vagues. En effet, il consacre à la question de l’évolution darwinienne (celle des organismes vivants aussi bien que celle de l’espèce humaine) un long chapitre détaillé, à côté d’autres chapitres intéressants sur le Big Bang, le « design » de la nature et de l’univers, et le principe anthropique, c.-à-d. la place de l’homme dans le cosmos.

A la fois rigoureux et pédagogue comme toujours, Nidhal Guessoum ne se contente pas d’exposer les faits et les théories scientifiques, et de montrer pourquoi il faut les accepter, mais passe aussi en revue de manière détaillée les points de vue islamiques, du Coran aux penseurs classiques et contemporains, saluant les écrits cohérents et solides et exposant les écrits erronés, en particulier ceux de Harun Yahya, le fameux créationniste turc.

Véritable évènement, cet ouvrage montre de manière explicite et détaillée comment il est possible dans la « pratique » de concilier l’Islam avec les connaissances scientifiques contemporaines, et à travers elles la modernité plus généralement, dans une vision du monde humble, intelligente et ouverte d’esprit.

Biographie de l’auteur

Nidhal Guessoum

Nidhal Guessoum

Astrophysicien, docteur de l’Université de Californie à San Diego, Nidhal Guessoum a passé deux années en tant que chercheur au NASA Goddard Space Flight Center. Actuellement professeur à l’Université Américaine de Sharjah (Emirats Arabes Unis), chroniqueur régulier dans Gulf News, conférencier invité dans de grandes universités telles que Cambridge, Oxford et Cornell, il est auteur de nombreux articles et livres parus dans différents pays, en Arabe, en Français et en Anglais. Il est également interviewé regulierement dans de nombreux médias internationaux, comme Al-Jazeera, BBC, NPR, France 2, Le Monde, The Huffington Post, Sky News Arabia et d’autres.

]]>
Ahmed Zewail – Dialogue des Civilisations : Faire l’Histoire grâce à Une Nouvelle Vision Du Monde https://islam-science.net/fr/ahmed-zewail-dialogue-des-civilisations-faire-lhistoire-grace-a-une-nouvelle-vision-du-monde-3479/ Mon, 25 May 2015 00:00:08 +0000 http://islam-science.net/?p=3479 Prix Nobel de Chimie en 1999 pour son travail pionnier en matière de « Femtoscience », un nouveau domaine rendant possible l’observation des atomes et des molécules en mouvement en utilisant des lasers ultra rapides d’un million de milliards de secondes (0, 000,000,000,000,001 seconde). Professeur de Chimie et de Physique (Chaire Linus Pauling) et Directeur du Laboratoire NSF pour les Sciences Moléculaires à Caltech, Pasadena, Californie, Etats-Unis. Dr Zewail est connu aussi bien pour ses découvertes scientifiques que pour ses conférences et écrits portant sur de nombreux domaines et phénomènes de société, incluant les populations défavorisées. Il a reçu de nombreux honneurs et diplômes honorifiques au Royaume-Uni, en Égypte, aux Etats-Unis, au Canada, en Belgique, en Australie, en Suisse, en Inde, en Italie et en Ecosse.

Résumé: À l’aube du nouveau siècle, le futur de notre monde ainsi que les corrélations de ses cultures sont devenus sujets à de nouvelles idées parfois subversives. Certains croient au « Clash des civilisations », et d’autre à « la fin de l’histoire » telle que nous la connaissons. Je crois que l’état actuel de désordre du monde est davantage le résultat des forces politiques et économiques régentant la globalisation et une ignorance des civilisations. La clé du progrès réside dans l’équité des affaires internationales, le développement d’une nouvelle vision mondiale à propos des plus défavorisés et l’amélioration de la connaissance des différentes cultures et religions.

L’intitulé « Science et Quête de Sens » met l’accent sur une dimension spirituelle, un monde qui existe par-delà la science. De la même façon, ce texte a trait aux dimensions existant par-delà la science – notre existence humaine au sein de civilisations et de cultures qui peuvent, ou non, être en conflit. En tant que scientifique, je trouve ces questions complexes, mais c’est précisément cette complexité qui, dans notre recherche continue pour comprendre l’homme, nécessite une nouvelle approche non dogmatique et raisonnable. Il y a, certes, d’une part, notre recherche de la vérité et de nouvelles connaissances par l’intermède de la science, mais il y a également, d’autre part, notre compréhension de la signification et de la valeur de la vie à travers la foi. De fait, mes pensées et réflexions sont à ce jour guidées par l’expérience que j’aie d’au moins trois civilisations : égyptienne, arabe musulmane et américaine.

En observant le monde tel qu’il leur apparaissait à l’aube de ce nouveau siècle, certains intellectuels ont élaboré des concepts défaitistes et attristants : ainsi « Le choc des civilisations » (Samuel Huntington) et « la fin de l’histoire », (Francis Fukuyama) ont fait leur apparition sur le devant de la scène géopolitique. Néanmoins, si les deux auteurs défendent leur cause avec conviction, ces idées n’en sont pas moins couramment controversées et discutables. En tant que scientifique, je ne trouve aucune « physique fondamentale » à ces concepts. Autrement dit, ce n’est pas un principe fondamental de civilisations qui aura pour conséquence ni de les faire rentrer en conflit les unes avec les autres ni de mettre un terme à l’histoire, en permettant à un système d’écraser toutes les autres idéologies.

En effet, je soutiens que le désordre actuel du monde résulte en partie de l’ignorance des civilisations – l’inconscience ou la mémoire sélective du passé et le manque de perspective pour l’avenir – et en partie de la misère économique et des injustices politiques vécues par les pauvres, qui représentent environ 80 % de la population mondiale, disséminés tout autour de la planète et vivant au cœur de différentes civilisations. Ces deux points représentent les barrières principales à l’évolution de l’ordre mondial, et si un jour nous parvenions à les dépasser, nous atteindrions le degré optimum : un dialogue entre civilisations.

Dialogue ou Clash ?

D’après le dictionnaire, le mot « civilisation » signifie un état avancé de la société humaine, dans laquelle a été atteint un haut niveau culturel, scientifique, industriel et gouvernemental. Individuellement, nous sommes civilisé lorsque nous atteignons l’état avancé de capacité à communiquer avec les autres et de les respecter, avec leurs coutumes, cultures et religions propres. Collectivement, nous parlons de globalisation en tant que moyen d’apporter la prospérité dans le monde. Pourtant, la globalisation ne peut pas être un concept pratique s’il existe des désaccords entre civilisations. Historiquement, il y a beaucoup d’exemples de civilisations qui ont coexistées sans connaître de conflit significatif.

L’argument central de la thèse de Huntington est que, en cette ère de post-Guerre Froide, les plus importantes distinctions observées entre les peuples ne sont pas d’ordre idéologique, politique ou économique, mais culturel. Il met l’accent sur le fait que les gens se définissent en terme d’ascendance, de religion, de langue, d’histoire, de valeurs, de coutumes et d’institutions ; il scinde le monde en 8 civilisations principales : civilisation occidentale, orthodoxe, chinoise, japonaise, musulmane, indoue, latino-américaine et africaine.

Cette analyse me pose problème à divers égards et peut-être que les questions et commentaires suivants vont pouvoir clarifier ma position. Premièrement, Quelle est la base de ces divisions entre civilisations ? Les peuples appartiennent à différentes cultures, les nations ont pratiqué et appréhendé (et continuent de le faire) différentes cultures, et des nations du même continent peuvent être influencées par des civilisations différentes. En ce qui me concerne, depuis ma naissance jusqu’à aujourd’hui, je peux m’identifier tout à la fois en tant qu’Égyptien, Arabe, Musulman, Africain, Asiatique, Oriental, Méditerranéen et Américain. En regardant de plus près ne serait-ce qu’une de ces civilisations, je constate également que rien que les Égyptiens eux-mêmes appartiennent déjà à une civilisation dynamique auréolée d’un héritage multiculturel : pharaonique, copte, arabe, islamique, sans mentionner les influences perse, hellénique, romaine et ottomane.

On peut dire la même chose des civilisations européenne et américaine et d’autres civilisations prévalant sur des continents différents. Les cultures de l’Ouest de l’Europe, des Etats-Unis et de l’Australie sont loin d’être uniformes et homogènes. Étant donné le nombre de cultures existant en Europe et aux Etats-Unis, nous devrions alors nous attendre à un conflit de civilisations au sein d’une seule d’entre elles, sans même avoir besoin d’observer les sept autres. Mais force est de constater que les énergies unissant les cultures et civilisations ne sont pas le résultat de simple divisions.

Une seconde question est : Est-il fondamental que des différences de cultures produisent nécessairement des conflits ? Huntington soutient que si les Etats-Unis perdaient leur héritage européen (langue anglaise, religion Chrétienne et une éthique Protestante) et son credo politique (par exemple, liberté, égalité), son futur serait mis en danger. Pour ma part, j’arrive à la conclusion opposée. D’un point de vue personnel, je ne parlais pas l’anglais en arrivant aux Etats-Unis ; je ne suis pas Chrétien ; et l’on ne m’a pas enseigné l’éthique Protestante. Pourtant, je me suis intégré dans ma nouvelle culture américaine tout en préservant ma (mes) culture(s) originelle(s) et je suis persuadé que mes cultures « orientale » et « occidentale » ont toutes deux bénéficié de ce mariage, sans que cela occasionne le moindre clash.

Dans une perspective plus large, la force de l’Amérique a traditionnellement résidée dans son « melting pot » ; le pays a été enrichi – et continue de l’être – par la multiethnicité et les différentes cultures de ses habitants. En conséquence, la tolérance vis-à-vis de religions et cultures différentes est devenue partie intégrante de la civilisation américaine. Tant que le peuple pourra vivre dans un système constitutionnellement sain de liberté et d’égalité, les heurts intra-nationaux ne seront pas fondamentaux – contrairement à d’autres problèmes qui le sont.

Concernant les relations internationales, par exemple, je ne comprends pas bien la raison pour laquelle les civilisations doivent acquérir leur puissance à travers l’impérialisme aux dépens des autres. Les cultures et civilisations peuvent être à l’apogée de leur accomplissement tout en coexistant harmonieusement les unes avec les autres et même en se complétant. Les Etats-Unis, le Japon, et les nations européennes sont des exemples de cette coexistence salutaire, établie en construisant des ponts économiques et culturels. La clé pour atteindre cet état est d’instituer un « système de gouvernance mondial » qui représente et observe la liberté humaine et la justice, et dont les résolutions soient imposées et mises en application de façon opportune. Ce système est certes difficile à instaurer, néanmoins je crois qu’un leadership visionnaire pourrait y parvenir dans la durée.

Une dernière question est : Qu’en est-il de la dynamique des Cultures ? Les cultures ne sont pas statiques ; elles changent toutes avec le temps et le degré de changement est régi en grande partie par les forces de la politique et des sciences économiques. Considérons mon pays natal. La civilisation égyptienne s’est développée très tôt dans l’histoire humaine et a dominé le monde durant des millénaires. Cependant, récemment, la nation est devenue un pays en voie de développement. Cela ne signifie pas que l’Égypte ait perdu sa civilisation, mais cela veut dire que, comme d’autres, elle a changé avec le temps, en raison de nombreuses forces internes et externes – son état actuel n’est pas dû à un facteur génétique ou des valeurs culturelles fondamentales.

Si d’autres exemples de changement culturel en Europe et dans d’autres parties du monde sont également identifiables, la dynamique de modification peut être différente : différente dans l’échelle de temps et dans les forces qui provoquent le changement. Mais dans tous les cas, la dynamique de changement ne peut pas être uniquement attribuée aux valeurs intrinsèques d’une culture isolée : nous devons tenir compte des interactions politiques et économiques qui ont lieu à l’intérieur d’une culture et entre les diverses cultures du monde. Les habitants de la Corée du Nord et de la Corée du Sud sont, au départ, issus de la même culture. La disparité notable en terme de progrès qui existe aujourd’hui entre les deux pays est pourtant essentiellement due à des facteurs économiques et politiques ; de même peut-on évoquer le cas de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest avant leur réunification.

L’exposé ci-dessus n’évoque cependant pas un problème fondamental et commun à toutes les cultures et civilisations : les populations de défavorisés ont en effet une dynamique qui leur est propre. Durant le Moyen Âge européen – période de l’apogée de la civilisation Islamique –, la majorité des Européens était pauvre. À l’inverse, aujourd’hui, la plupart des nations du monde musulman se développent ou sont encore sous-développées et doivent gérer de vastes populations de pauvres. Certains peuvent croire que cela est dû à une faille dans les valeurs intrinsèques de la religion de l’Islam. Il peut être utile pour moi, qui ai été éduqué dans la tradition musulmane bien que je ne sois pas un disciple de l’Islam, de mettre en évidence certains des principes méconnus de l’Islam et de sa civilisation dynamique. Il est également opportun de le faire, étant donné les tragiques événements du 11 septembre 2001 qui ont eut lieu à New York et Washington et les conséquences, aujourd’hui, de l’amalgame fait par de nombreuses personnes dans le monde, entre ces événements et l’Islam.

L’Islam et ses Fondations

Qu’est-ce que l’Islam? L’Islam est la religion et la façon de vivre d’environ 1/5 de la population mondiale. Il y a 1,3 milliards de Musulmans dans le monde aujourd’hui, dont 20 % sont des Arabes ; 5 % des Arabes ne sont pas des Musulmans. En 1970, il y avait 500 000 Musulmans aux Etats-Unis ; maintenant ils sont de 6 à 7 millions, dont 23 % sont nés aux Etats-Unis. L’Islam est un mot Arabe qui a une double connotation : « paix » et « soumission à la volonté de Dieu ». L’Islam se considère comme la continuation et le point culminant des religions initialement « envoyées par Dieu » : le Judaïsme et la Chrétienté ; les trois religions sont couramment nommées les « religions monothéistes Abrahamique ». Dieu ordonne aux Musulmans de respecter toute l’humanité, et les Juifs et Chrétiens sont mentionnés avec distinction en tant que peuple du Livre, puisqu’ils sont les compagnons fidèles du Dieu unique et les destinataires de Ses Écritures Saintes (La Torah à travers Moïse et l’Évangile à travers Jésus). Le prophète de l’Islam est Mohammed, qui est également le descendant d’Abraham, via son premier fils, Ismael.

Pour l’Islam, deux concepts sont fondamentaux : le concept de l’Unité de Dieu, d’un Dieu des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans, et de l’humanité entière ; et le concept de l’Islam en tant que façon de vivre, ce qui inclut les systèmes civil et légal. Ces deux concepts sont le noyau de la foi. Les codes islamiques de moralité et de comportement sont les mêmes que ceux rencontrés dans le Christianisme et le Judaïsme.

Les Musulmans acceptent cinq obligations primaires, communément appelées les « cinq piliers » (arkan) de l’Islam. En pratique, bien entendu, les Musulmans les observent parfois inégalement, étant donné que la responsabilité de remplir les obligations repose sur les épaules de chaque individu. Les piliers sont : la profession de foi (shahadah) ; la prière (salah); donner l’aumône (zakah) ; le jeûne (sawm) pendant le mois Saint du Ramadan ; et l’exécution du pèlerinage (hajj), le voyage jusqu’à la Mecque, pour ceux qui peuvent se le permettre physiquement et matériellement, au moins une fois dans leur vie. Les Musulmans acceptent également la shariah (le corps des lois sacrées Islamiques dérivé de la sunnah : coutume et pratiques religieuses du Prophète), les hadiths (énonciations et enseignements du Prophète) et le Coran.

Le Coran est l’écriture Sainte de l’Islam, et les Musulmans le considèrent comme ayant été rédigé par Dieu Lui-même et révélé à Mohammed par l’intermède de l’ange Gabriel. En Arabe, le mot pour Dieu est « Allah » et est utilisé par tous les Arabes, même les Arabes Chrétiens et Juifs. Le Coran a été révélé en segments de différentes longueurs, abordant des questions et des circonstances diverses, sur un laps de temps de 23 années, temps qu’a duré la Prophétie de Mohammed. Puisqu’il s’agit des mots directement choisis par Dieu, le Coran reste dans sa langue originale, mot pour mot et lettre pour lettre. Une fois traduit dans n’importe quelle autre langue (même en Arabe), il n’est plus appelé Coran car les mots directs divins sont remplacés par des mots humains, considérés comme des interprétations ou traductions de la signification du texte. Le style littéraire du Coran est tellement puissant que pour les premiers Arabes, il fut perçu comme un miracle inimitable. Le style semble partager certaines caractéristiques avec la poésie – une fois encore, le Coran défie la description, n’étant considéré ni comme de la poésie, ni comme de la prose, mais selon une classification qui lui est propre – et cela pose difficulté pour certains lecteurs non Musulmans qui aiment les histoires de la Bible contées dans un ordre chronologique. Il y a bien une histoire, dans le Coran (Joseph), qui se déroule de façon totalement chronologique mais aux yeux de ces lecteurs, elle pourrait encore paraître poétique.

Le Coran fait des déclarations fondamentales au sujet de l’existence et de l’intégrité humaines dans tout ce qui va de la science au savoir, de la naissance à la mort. « Lis ! », est le premier mot du premier verset de la révélation directe au Prophète [Sourate al-‘Alaq, 96:1] et un grand nombre de versets traite de l’importance de la connaissance, de la science, et de l’apprentissage ; Les Musulmans positionnent les scientifiques au même niveau que les prophètes dans le respect qui leur est du. Le Coran lance un appel général à l’humanité : « coopérez les uns avec les autres dans la droiture et la piété, et ne coopérez pas dans le péché et la transgression » [Sourate al-Ma‘ida, 5:2].

Malheureusement, certains fanatiques et autres journalistes injurient l’Islam et déforment le sens de ses principes via des termes tels que jihad et terrorisme. Le mot jihad, par exemple, est maintenant traduit de façon routinière sous la dénomination de « guerre sainte », et plus spécifiquement en tant que « guerre sainte » pratiquée par les Musulmans contre des non croyants. Cette phraséologie est à des années lumières du vrai concept du jihad dans l’Islam. Selon le Lisan al-‘Arab, le dictionnaire Arabe qui fait autorité en la matière, le mot jihad, qui dérive de la racine du verbe jahada, signifie simplement faire un effort maximal ou lutter. La connotation théologique de cet « effort maximal » est qu’il est exercé en vue d’une amélioration – dans la lutte interne qu’un être peut mener pour s’améliorer, s’élever, se purifier et s’éclairer. Par exemple, en Égypte, le mot mujtahid en tant qu’appliqué à un étudiant, signifie qu’il « accomplit grandement. » Il y a d’autres formes de jihad, dont l’utilisation du pouvoir économique pour améliorer la conditions des nécessiteux, ou le jihad physique dans la lutte contre l’oppression et l’injustice. Le terme est également utilisé pour dénoter une guerre faite au service de la religion.

Le jihad physique est limité par les concepts Coraniques suivants :

« Combattez ceux qui vous combattent, mais ne transgressez pas » (2:190). Ce qui veut dire que la guerre est justifiée seulement si elle est de nature défensive. « Mais s’ils s’inclinent vers la paix, inclinez-vous vers elle également, et placez votre confiance en Dieu »(8:61). La guerre n’est pas réalisée dans le but de vaincre ou d’écraser l’ennemi ; l’occasion de la paix doit être saisie dès qu’elle se présente. Ce point est tellement important aux yeux des Musulmans que leur salutation traditionnelle se traduit en ces termes : « que la paix soit sur vous. » La paix de l’Islam ne laisse aucune place au terrorisme, qui est l’antithèse du jihad. Le terrorisme est absolument condamné.

Une Civilisation Frustrée

En général, l’Occident se souvient peu du rôle essentiel joué par la civilisation islamique, dont l’un des centres se trouvait en Espagne, à l’époque où l’Europe était elle-même plongée dans des âges sombres. Je doute que les gens dans les rues de New York, Los Angeles, Londres et Paris, aujourd’hui, sachent combien la civilisation islamique était alors avancée. Elle a fourni au monde de nouvelles connaissances en matière de science, philosophie, littérature, droit, médecine et dans d’autres disciplines. Des exemples de ses contributions profondes, au tournant du premier millénaire, incluent celles de Ibn Sina, renommé pour sont travail en médecine et connu dans l’Ouest en tant que Avicenne ; celles de Ibn Rushd (Averroës) en philosophie et droit ; celles de Ibn Hayyan (Geber) en chimie ; celles de Ibn al-Haytham (Alhazen) en système optique ; celles de Omar Khayyam, un poète et mathématicien de renom ; et celles de al-Khwarizmi, connu pour sa profonde contribution à l’Algèbre (un mot Arabe) et dont le nom est commémoré dans le mot algorithme.

Le savant Bernard Lexis a remarquablement décrit cette civilisation lorsqu’il a eu l’occasion de retracer l’histoire de la région : « Durant de nombreux siècles, le monde de l’Islam fut au premier plan de la civilisation humaine et de ses accomplissements… » Il ajoute : « L’Islam a créé une civilisation polyethnique, multiraciale, internationale et, pourrait-on même avancer, intercontinentale… C’était la plus grande puissance économique dans le monde… Elle avait atteint le plus haut degré de civilisation artistique et scientifique que l’histoire humaine avait jamais connu. »

Je doute également que les gens se souviennent du fait que la tolérance ait été une caractéristique prédominante de cette civilisation prétendument Orientale. C’est durant l’apogée de la civilisation islamique que des Musulmans, Juifs et Chrétiens ont vécu ensemble en paix en Espagne et dans d’autres pays du monde musulman, et c’est dans les pays de l’Ouest que les juifs ont le plus souffert de discrimination et de torture. Le Caire est la ville qui vit le philosophe Juif Maimonide étudier les idées de Avicenne et lire Aristote, qui furent traduits en Arabe par, entre autres, des savants Arabes Chrétiens. Utiliser les événements qui ont lieu dans le monde aujourd’hui pour ignorer les contributions de la civilisation islamique et discréditer l’Islam en tant qu’institution intolérante, n’est pas dans le plus grand intérêt de la paix et du progrès dans le monde.

Malheureusement, certains des problèmes auxquels le monde Musulman est confronté sont le fait des Musulmans eux-mêmes. Nombreux sont, dans le monde musulman, les personnes qui n’ont pas connaissance du vrai message de l’Islam, et certains leaders et fanatiques l’utilisent pour augmenter et promouvoir leur propre pouvoir et ambition politique. Plus encore, certains créent de nouvelles idéologies au nom de l’Islam et utilisent leurs interprétations du Coran dans des débats voués à drainer le pouvoir humain et intellectuel de la société. Je doute que ces gens comprennent réellement le sens de l’instruction et le rôle critique qu’elle a joué dans la diffusion de la civilisation islamique, non seulement parmi les Musulmans mais également à travers le monde entier depuis environ un millénaire. Ils doivent également avoir oublié que le Coran met l’accent sur la responsabilité des individus à s’améliorer ainsi que leurs sociétés, affirmant : « En effet ! Dieu ne changera pas la condition du peuple aussi longtemps qu’il ne changera pas son état de bonté lui-même » [al Ra’d, 13:11].

Il y a aujourd’hui un état de mécontentement et de frustration dans le monde musulman et arabe. Ces sentiments sont occasionnés par des problèmes domestiques et par des problèmes politiques et économiques internationaux ou régionaux. En observant leur glorieux passé, les Musulmans s’interrogent : « Qu’est-ce qui a mal tourné ? Comme le prouvent ses accomplissements passés, l’Islam n’est pas en soi une source de passéisme et de violence. Cependant, on ne peut pas ignorer l’influence de la colonisation et de l’occupation moderne de leurs territoires par des pouvoirs occidentaux, la déception ressentie face à leur alignement avec le bloc de l’Est comme avec celui de l’Ouest (communisme Vs. Capitalisme), qui a échoué à apporter la prospérité, ni ne peut-on ignorer les problèmes domestiques qui résultent, pour la plupart, du manque d’instauration d’institutions démocratiques (également défendues par l’Occident).

De plus, ils voient, grâce aux médias internationaux, la domination et prospérité de l’Occident, l’humiliation en Palestine, en Bosnie et en Tchétchénie et leur statut économique défavorable en comparaison de celui du reste du monde.

Je ne suis pas d’accord avec la théorie selon laquelle l’Ouest conspirerait contre l’Est. Je ne crois pas non plus que tous les problèmes soient causés par l’Occident. Je crois cependant que les pays de l’Ouest devrait apporter davantage leur aide aux pays défavorisés, de la façon que je vais détailler ci-dessous. La civilisation islamique a, par le passé, aidé la civilisation occidentale et il est légitime de demander la réciproque aujourd’hui. En outre, instaurer de nouvelles méthodes pour une meilleure communication est primordial au progrès continu et à la coexistence. Tant que le mécontentement et les frustrations augmenteront au sein du monde des défavorisés, qui sont aujourd’hui plus d’un milliard, le monde sera confronté à des risques accrus de conflit et d’instabilité, et de tels troubles seront occasionnés par des pays autres que ceux des mondes arabe et musulman.

Le Monde des Pauvres

Dans notre monde, la distribution des richesses est biaisée, créant des classes disparates entre et parmi les populations et les régions du globe. Seuls 20 % de la population bénéficient des conditions de vie du « monde développé », et le fossé entre ceux qui « ont » et ceux qui « n’ont pas » continue à se creuser, menaçant la stabilité et la sérénité de notre coexistence. D’après les données de la Banque Mondiale, sur les 6 milliards d’habitants sur terre, 4,8 milliards vivent dans des pays en voie de développement ; 3 milliards vivent avec moins de 2 $ par jour, et 1,2 milliard vit avec moins d’1 $ par jour, ce qui représente le seuil de pauvreté absolu ; 1,5 milliards de personnes n’ont toujours pas accès à de l’eau propre, ce qui les expose au risque de contracter des maladies mortelles, et environ 2 milliards de personnes attendent toujours de pouvoir bénéficier de la révolution industrielle.

Le Produit Intérieur Brut (PIB) de certains pays développés de l’Ouest atteint les 35 000 $ par habitant, en comparaison des 1 000 $ par habitant qu’atteignent de nombreux pays en voie de développement, et encore significativement moins parmi les populations sous-développées. La différence des niveaux de vie – qui est de l’ordre d’une multiplication par cent – augmente le mécontentement, la violence, et les conflits raciaux et ethniques. Des preuves de ce mécontentement existent déjà et nous n’avons qu’à regarder aux frontières entre les pays développés et les pays en voie de développement ou sous-développés (par exemple en Amérique et en Europe) ou à la frontière existant entre riches et pauvres au sein d’une même nation.

Certains croient qu’un nouvel ordre du monde peut émerger grâce à la « globalisation » et qu’elle peut solutionner des problèmes tels que l’explosion démographique ou le désordre social et remplir le fossé économique existant entre certaines nations. Cette conclusion est douteuse. La mondialisation, en principe, est une idée optimiste selon laquelle toutes les nations peuvent prospérer et évoluer en participant à un marché mondial unique. Malheureusement, dans sa forme présente, la globalisation est plus à même de bénéficier aux plus capables et aux plus forts et, bien qu’elle représente une valeur ajoutée pour la concurrence et le progrès humain, elle ne sert que la fraction de la population mondiale qui est capable d’exploiter le marché et les ressources disponibles. De plus, pour être prêtes à entrer dans la mondialisation, les nations doivent pouvoir dépasser les entraves économiques et politiques auxquelles sont confronté leurs pays.

Les Entraves au progrès

De quoi avons-nous besoin pour surmonter les entraves au progrès ? La réponse à cette question est loin d’être triviale tant de nombreuses considérations d’ordre culturel et politique sont prises en compte dans le tableau d’ensemble. Quoi qu’il en soit, il me semble qu’elles sont essentielles pour le progrès et que les pays développés autant que ceux en voie de développement devraient sérieusement les considérer. Pour les pays en voie de développement, il existe trois objectifs essentiels : (1) Créer les ressources humaines nationales, prendre en compte la nécessaire élimination de l’analphabétisme, le besoin de la participation active des femmes à la société, et la nécessité d’une réforme de l’éducation ; (2) Restructurer la constitution nationale, qui doit permettre la liberté de penser, instaurer une minimisation de la bureaucratie, le développement d’un système de mérite, et un code légal crédible (exécutoire) ; enfin, (3) Créer la base scientifique locale.

Ce dernier objectif est primordial pour une nation, tant pour son développement que pour sa participation mondiale. Avec une base scientifique solide soutenant tout à la fois une meilleure éducation et la recherche, il est possible d’augmenter le savoir scientifique, d’encourager une approche rationnelle, et d’éduquer le public quant aux développements et bénéfices potentiels. Les avantages que peuvent apporter la science et la technologie à la société sont évidents, cependant, tout aussi important est l’enseignement des sciences qui permet à une société d’acquérir un processus de pensée rationnel. S’il fait défaut, la faille dans la pensée analytique sera remplie par de l’ignorance et même de la violence. Au cours d’une conférence récente, j’ai affirmé : « La science est la colonne vertébrale du progrès, mais tout aussi important, son savoir nous garantit l’une des plus précieuses valeurs de l’humanité : l’instruction. »

L’idée selon laquelle une telle base scientifique serait uniquement dédiée aux pays déjà développés est un obstacle majeur à l’espoir des défavorisés d’y accéder un jour. Plus encore, certains croient en une théorie de conspiration selon laquelle non seulement le monde développé n’aidera aucun pays en voie de développement mais encore, essayera-t-il de contrôler le flux de connaissances qui y est rencontré. Ceci est l’argument de « l’œuf ou la poule » car les pays développés, avant d’atteindre leur stade actuel, sont également passés par une phase de développement. Le récent succès, sur le marché mondial, de certains pays en voie de développement, tels que la Chine et l’Inde, est le produit de leurs systèmes éducationnels développés et de leurs connaissances technologiques dans certains secteurs – l’Inde est très rapidement en train de devenir l’un des leaders mondiaux en matière de logiciels pendant que la Chine s’impose partout dans le monde avec des produits labellisés « Made in China. » Quant à la théorie d’une conspiration, je ne lui accorde pas beaucoup de crédit, préférant croire que les nations « interagissent » pour le meilleur de leurs intérêts mutuels.

Ce dont on a besoin aujourd’hui, c’est de collaborer tous ensemble – pays industrialisés et en voie de développement – en acceptant nos responsabilités communes. Pour ce qui est des pays développés, 3 objectifs essentiels sont identifiés : (1) Se concentrer sur les programmes d’aide. Généralement, les pays industrialisés distribuent aux pays en voie de développement un « kit d’aide » qui leur est dédié en vue de la réalisation de multiples projets à développer sur place (dans de nombreux cas, la plus grande partie de l’aide va au soutien militaire). Bien que certains de ces projets soient absolument cruciaux aux pays en voie de développement, le petit nombres de projets effectivement engagés et le manque de suivi (sans mentionner la présence de la corruption) prouvent que l’aide n’aboutit pas à un grand succès. Une implication plus directe et ciblée est nécessaire, particulièrement pour aider les centres d’excellence à accomplir leurs missions, d’après des critères précédemment établis dans les pays industrialisés ; (2) Minimiser la dimension politique de l’aide. Utiliser un programme d’aide pour aider des régimes spécifiques ou des groupes du Tiers Monde est une grossière erreur, étant donné que l’histoire a montré que c’est dans le meilleur intérêt des pays industrialisés d’aider les peuples des pays en voie de développement plutôt qu’un régime. En conséquence, un programme d’aide visionnaire se doit de s’attaquer aux vrais problèmes et de fournir un investissement sur le long terme pour assurer un développement réel ; et (3) Association dans le succès. Il existe deux façons d’aider les pays en voie de développement. Les pays industrialisés peuvent soit donner de l’argent afin de maintenir simplement la stabilité économique et politique d’un pays soit devenir partenaires et fournir une expertise et un plan suivi. Cet engagement sérieux serait d’une grande aide pour atteindre le succès dans de nombreux secteurs différents. Je pense qu’un réel succès peut être atteint à partir du moment où il existe un désir sincère d’aider et que chacun s’engage sérieusement dans ce partenariat qui s’avèrera bénéfique à toutes les parties.

Retours sur investissement internationaux

Quel est le retour sur investissement des pays riches pour leur aide apportée aux pays pauvres ? Au niveau individuel, il existe des motivations d’ordre religieux et philosophique aux dons des riches aux pauvres – la moralité et la préservation nous motivent à aider l’humanité. Pour ce qui est des pays, l’aide mutuelle fournit – à part sa valeur altruiste et morale – l’assurance d’une coexistence pacifique et d’une coopération dans la préservation du globe. Si nous croyons que, du fait des technologies de l’information, le monde soit en train de devenir un village, alors, dans ce village, nous devons fournir la Sécurité sociale aux moins privilégiés, sinon cela pourrait provoquer une révolution.

Une vie humaine saine et durable nécessite la participation à égale mesure de tous les membres du globe. L’épuisement de la couche d’ozone, par exemple, est un problème que le monde développé ne peut gérer seul – l’utilisation de chlorofluorocarbones (CFC) n’est pas l’apanage des riches. La transmission de maladies, l’épuisement de ressources naturelles et l’effet de serre sont des questions d’ordre international et tous, riches comme pauvres, devons ensemble trouver des solutions. Enfin, il y a la croissance de l’économie mondiale. Les marchés et ressources des pays développés sont une source de richesse pour les pays riches et il est sage de cultiver des relations harmonieuses à la fois pour une aide mutuelle et pour une croissance économique partagée.

Un exemple puissant d’aide visionnaire est le Plan Marshall, proposé par les Etats-Unis à l’Europe après la seconde Guerre Mondiale. Reconnaissant l’erreur faite en Europe après la première Guerre Mondiale, les Etats-Unis ont décidé, en 1947, d’aider à reconstruire les infrastructures endommagées dans la plupart des pays européens et de devenir un partenaire dans le développement économique (et politique) de l’Europe. L’Europe de l’Ouest est désormais stable et continue à prospérer – tout comme le fait son partenaire commercial principal, les Etats-Unis. Ces derniers n’ont dépensé que 2 % de leur PIB dans la mise en application du Plan Marshall entre 1948 et 1951. Un tel pourcentage de 6,6 trillions de dollars du PIB des Etats-Unis en 1994 aurait alors correspondu à 130 milliards de dollars, presque dix fois les 15 milliards de dollars dépensés annuellement pour l’aide étrangère non militaire et plus de 280 fois les 352 millions de dollars que les Etats-Unis ont donné pour tous les programmes de population outre-mer en 1991.

L’engagement et la générosité du Plan Marshall ont abouti à une spectaculaire réussite. Je vois ceci avoir de nouveau lieu pour la Palestine construisant un Moyen Orient pacifique et prospère et pour l’Afrique et l’Amérique Latine.

Il est dans le meilleur intérêt du monde développé d’aider les pays en voie de développement à maintenir un fort niveau de croissance, afin qu’ils deviennent aptes à leur tour à rejoindre un nouvel ordre mondial et le marché international. Certains des pays les plus riches reconnaissent l’importance de s’associer, et tout particulièrement avec des voisins, et certaines tentatives sont faites pour créer de nouvelles façons de soutenir et d’échanger leurs savoir-faire respectifs. Ainsi peut-on citer en exemple les Etats-Unis et Mexico ou l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est. La croissance du statut économique de l’Espagne est en partie due au partenariat établi en Europe de l’Ouest. De la même manière, il est dans le plus grand intérêt des pays en voie de développement d’aborder sérieusement les questions relatives au progrès – pas uniquement à travers des slogans –, et avec un engagement tout à la fois de l’ordre de la volonté et des ressources afin d’accomplir de réels progrès et de se faire une place au soleil sur la carte du monde développé.

Créer des Ponts

Créer des ponts entre cultures et nations n’est pas chose aisée. Néanmoins, les circonstances du monde moderne ne permettent pas non plus à la moindre culture ou nation de rester isolée. En ce 21e siècle, nous avons la chance d’avoir les moyens de construire de tels ponts, la mobilité pour acquérir l’apprentissage d’autres cultures et le contact humain qui favorise la tolérance des autres cultures et religions. À cet égard, mon expérience personnelle peut être édifiante. Je suis « biculturel. » Lors de mon 50e anniversaire, j’avais passé environ le même laps de temps en Égype que celui passé aux Etats-Unis, dans l’enceinte de la culture de l’Est aussi bien que dans celle de la culture de l’Ouest.

Je me considère chanceux d’être enrichi par ces deux cultures, et cela sans le moindre heurt – de gagner en éducation dans l’une et de contribuer au savoir humain dans l’autre, de favoriser une tradition de l’Est dans une société de l’Ouest, et d’aider à faciliter l’interaction entre l’Est et l’Ouest. Cela n’est pas nouveau dans l’histoire. La même chose eut lieu au moment où Alexandrie, où j’ai suivi mes études universitaires, était le berceau du savoir – sa fameuse bibliothèque, « Bibliotheca Alexandrina », attira l’Ouest vers l’Est, il y a de cela plus de 2 millénaires.

La science est une culture universelle et son universalité unit les scientifiques dans leur recherche de la vérité, sans se soucier de leurs origines, races, ou environnements sociaux respectifs. Lorsque je regarde en arrière et que je scrute les origines de la science, du temps et de la matière – thème qui est central à la recherche que nous menons à Caltech –, je trouve un « vrai dialogue. » La civilisation orientale égyptienne de laquelle je suis originaire était la première à introduire, aux environ de 4 240 ans avant J.-C, le calendrier astronomique mesurant avec précision la période d’un jour au sein d’une année et, vers 1 500 avant J.-C, la période d’une heure dans un journée. Ceci fut accompli, respectivement en observant l’augmentation hélicoïdale de l’étoile brillante Sothis Sirius et en introduisant la nouvelle technologie des cadrans solaires.

La civilisation occidentale américaine dans laquelle je vis a livré au monde la possibilité d’analyser des temps de l’ordre de la « femtoseconde », un millionième d’un milliard d’une seconde, la vitesse nécessaire pour enregistrer des atomes en mouvement. Le concept de l’atome, invisible jusqu’à récemment, fut donné au monde par Démocrite, issu de la civilisation Grecque, il y a 25 siècles. Qu’il est fabuleux et significatif que ces civilisations aient présenté au monde les notions de temps et de matière, avec les énormes bénéfices qu’elles ont eu pour l’humanité, sans que nous nous battions les uns les autres pour déterminer quelles contributions avaient été réalisées dans quels endroits et à quelles époques – dans ce cas précis de la science, c’est la tradition qui a facilité une telle construction de ponts sur un millénaire entier.

La complexité qui enrobe les relations internationales est réelle et personne ne peut affirmer que des solutions aux problèmes mondiaux soient évidentes. Que ce soit à cause de leur glorieux passé ou de leur richesse géographique et culturelle présente, toutes les nations ont un rôle important à jouer dans la résolution des problèmes internationaux. Si la seule superpuissance mondiale aujourd’hui, les Etats-Unis, a un rôle particulier à jouer à cause de ses pouvoirs économique, scientifique et militaire, toutes les nations sont investies de la responsabilité de tâcher de maintenir, ensemble, une coexistence pacifique dans ce monde.

Tandis que le plus puissant pays du monde doit jouer un rôle fondamental de meneur dans le combat international contre le terrorisme, il ne doit pas non plus perdre de vue son rôle de meneur dans le combat pour les droits de l’homme et dans celui de la réduction du fossé entre riches et pauvres, entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Les Etats-Unis ont l’opportunité d’amener le monde à devenir plus uni, de faire en sorte que toutes les personnes vivant sur terre se considèrent les unes les autres comme des compagnons d’humanité. Je me souviens de l’image éclatante d’un homme, dans les années 60, allant sur la Lune pour la cause de l’humanité. Tout comme Neil Armstrong l’a dit dans les premiers mots qu’il a prononcés en atterrissant sur la Lune : « Un petit pas pour l’homme, un saut de géant pour l’humanité », le Plan Marshall et le Corps des volontaires pour la Paix (Peace Corps) sont deux exemples d’initiatives visionnaires représentatives de la vision américaine permettant de réaliser de grandes choses pour l’humanité.

Il est vrai que les Etats-Unis ne peuvent résoudre tous les problèmes ayant cours dans le monde, mais en tant que nation la plus puissante, elle doit rester fièrement debout en tant que meneuse et incarner le rôle de modèle pour les autres. Partout autour de la planète, des gens lèvent les yeux vers l’Amérique et nombre d’entre eux souhaiteraient voir instauré dans leur pays un tel système de liberté et de valeur. L’Amérique peut être un vrai partenaire dans l’aide nécessaire pour résoudre de nombreux problèmes autour du monde. La réalité de la position américaine a été exprimée par Zbigniew Brzezinski dans les termes suivants : « L’Amérique se tient au centre d’un univers entrelacé, univers au sein duquel le pouvoir s’exerce à travers une négociation et un dialogue continus, la diffusion et la quête d’un consensus formel, même si ce pouvoir provient en fin de compte d’une source unique, c’est-à-dire de Washington D.C. »

Si l’histoire est un processus cohérent et évolutionnaire, tel que l’a avancé Francis Fukuyama, la démocratie libérale pourrait constituer le point final de l’évolution idéologique humaine et la forme finale de gouvernement humain, et ainsi, représenter la « fin de l’histoire. » L’argument est soutenu par le succès du système économique (libre marché) et par l’émergence – couronnée de succès – du système politique (démocratie), écrasant les idéologies rivales telles que la monarchie héréditaire, le fascisme et le communisme. Cette opinion est d’autant plus controversée que de nombreuses personnes ne croient pas que la démocratie occidentale soit le seul modèle viable de gouvernement pour le reste du monde ; d’autres formes ou combinaisons de systèmes peuvent s’avérer appropriées à des cultures différentes. Cependant, indépendamment de la nature du système, je crois que la liberté humaine et les valeurs l’accompagnant, qui sont les principes de base de la démocratie, sont essentiels pour effectuer des progrès et pour la meilleure utilisation des ressources humaines. Ces principes devraient être exportés aux pays en voie de développement, mais enrobés de la compréhension de leurs différences culturelles et religieuses.

Peut-être, un jour, allons-nous développer un « système de gouvernance mondial » afin de tâcher d’assurer pour tous des valeurs humaines libres (free human values). Et peut-être qu’un jour, grâce au pouvoir de la science et de la technologie, et avec de la foi, nous allons révéler la vraie nature de notre conscience unique en tant qu’Homo Sapiens, la signification de notre unité génétique malgré la race, la culture ou la religion, et notre besoin d’apprécier des valeurs humaines indispensables. Le grand ennemi à cette aspiration humaine est l’ignorance, qu’elle se manifeste à travers la perception erronée de la foi, par l’intermède d’opinions déformées par d’autres personnes, via l’impossibilité de reconnaître l’importance et l’utilisation de nouveaux savoirs et de nouvelles technologies, ou des malentendus à propos de la nutrition et des maladies.

Dans ce monde, nous devons construire des ponts entre les humains, entre les cultures et entre les nations pour faire reconnaître aux gens que nous vivons sur une planète unique avec des objectifs communs – même si nous ne sommes pas d’accord sur certaines questions. La clé n’est pas d’ignorer les démunis, de ne pas prêter d’attention aux parties les plus frustrées du monde. La pauvreté et le désespoir sont source de terrorisme et de perturbation de l’ordre du monde. De meilleures communications et des partenariats mettront fin à la division existant actuellement entre « nous » et « eux ». Nous ne devons pas permettre la création de barrières à travers des slogans tels que « le Clash des civilisations » ou le « conflit entre religions » – l’avenir se trouve dans le dialogue et non dans les conflits ou heurts. Nous avons besoin de meneurs visionnaires qui font l’histoire, pas de leaders qui envisagent la fin de l’histoire.

Par Ahmed Zewail, publié dans Sciences et quête de sens, sous la direction de Jean Staune et avec son aimable autorisation spéciale et exclusive pour Islam & Science.

Références

Karen Armstrong, Une Histoire de Dieu : les 4 000 années de quête du Judaïsme, de la Chrétienté et de l’Islam, (A History of God : The 4000-Year Quest of Judaism, Christianity and Islam, Ballantine Books, New York, 1993).

Zbigniew Brzezinski, Le Grand Echiquier – la Primauté Américaine et ses Impératifs Géostratégiques, (The Grand Chessboard — American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, Basic Books, New York , 1997).

Joel E. Cohen, Combien d’habitants la Terre peut-elle supporter ?, (How Many People Can the Earth Support ? Norton & Co., New York, 1995).

Francis Fukuyama, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme, (The End of History and the Last Man, Avon Books, New York, 1992).

Samuel Huntington, Le Clash des Civilisations et La Nouvelle Version de l’Ordre du Monde, (The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, New York, 1996).

Bernard Lewis, Qu’est-ce qui a Mal Tourné ? L’Impact Occidental et la réponse du Moyen Orient, (What Went Wrong ? Western Impact and Middle Eastern Response, Oxford University Press, 2002).

Ahmed Zewail, Voyage à travers le Temps – Chemin de Vie jusqu’au prix Nobel, (Voyage through Time – Walks of Life to the Nobel Prize, The American University in Cairo Press, 2002).

]]>
La philosophie et la théologie peuvent-elles aider la cosmologie dans sa crise ? https://islam-science.net/fr/la-philosophie-et-la-theologie-peuvent-elles-aider-la-cosmologie-dans-sa-crise-774/ Tue, 12 May 2015 00:00:35 +0000 http://islam-science.net/?p=774 L’une des principales raisons de cette crise est, comme l’a écrit l’an dernier Helge Kragh, un historien de la science et de la technologie, que les scientifiques ont oublié le fait que « la cosmologie est une science, mais pas seulement une science. »

Durant le siècle dernier, les scientifiques ont fait de très grandes avancées dans la compréhension de notre incroyable univers. Car, bien que l’ancienne cosmologie géocentrique ait été balayée depuis plusieurs siècles, l’ampleur ahurissante et le contenu de l’univers étaient loin d’être pleinement appréhendés par la science.

Au début du XXe siècle, nous estimions que les distances cosmiques étaient des milliards de fois plus grandes que sur Terre, et nous savions que le système solaire était « vieux », mais il a fallu attendre les années 1920 pour se rendre compte que l’univers devait être mesuré en milliards d’années-lumière (une année-lumière égalant 10000 milliards de km), que sa partie observable contenait à elle seule au moins 100 milliards de galaxies, et qu’une galaxie comme la nôtre, la Voie Lactée, se composait de centaines de milliards d’étoiles. Et si cette ampleur ne suffisait pas, nous avons découvert que notre univers était en expansion, en d’autres termes que sa taille n’avait cessé d’augmenter depuis sa naissance, dans un « Big Bang » à partir duquel toute la matière, l’énergie, l’espace et le temps émergèrent.

Il a fallu un certain temps pour que nos esprits et notre culture absorbent cette nouvelle vision de l’univers. Le « Big Bang » est devenu une expression culturelle, même si peu de gens comprennent vraiment ce qu’elle dénote: une description des processus physiques qui ont progressivement conduit à la formation d’atomes, de gaz, puis d’étoiles et de galaxies, du premier instant aux millions et milliards d’années d’évolution physique et cosmique.

Il a fallu s’adapter à ce nouveau cosmos, où la Terre s’est vue réduite à un simple grain de poussière dans l’immensité inimaginable de cet univers en constante évolution, où nous, les humains, ne sommes apparus que dans la dernière « heure » de ce film cosmique géant.

A peine avons-nous digéré cette cosmologie nouvelle, que les choses ont commencé à se compliquer. Tout d’abord, une « matière noire » est venue s’imposer dans les modèles cosmologiques, une substance complètement différente de toute la matière que nous connaissons sur Terre (de l’hydrogène à l’uranium) et totalement inconnue à ce jour, mais qui semble largement dominer le contenu de l’univers.

Ensuite, une étonnante découverte a marqué les esprits en 1998 : durant les 5 derniers milliards d’années, l’expansion de l’univers s’est mise à s’accélérer. Les scientifiques ont dû conclure à l’existence d’une « énergie noire », d’origine et de nature complètement inconnues, alimentant cette accélération.

D’un autre côté, et sur un plan plus ou moins troublant (selon la philosophie de chacun), les scientifiques ont découvert que l’univers est « finement réglé » à l’apparition et à l’existence de la vie, de la complexité, de l’intelligence et de la conscience. Si les lois de la physique et les paramètres de l’univers (la masse de l’électron, la vitesse de la lumière, la force de gravité, le nombre de dimensions de l’espace et du temps, et une foule d’autres grandeurs fondamentales) avaient été légèrement différents de leurs valeurs réelles, notre univers aurait été tout à fait stérile et dépourvu de toute chose intéressante : pas d’étoiles, pas de planètes, pas de cellules, pas de cerveau…

Comment peut-on expliquer cela? Pouvons-nous dire « Dieu l’a fait de manière parfaite »? Ou bien peut-on trouver une explication « plus scientifique » ? Pour nombre de cosmologistes, nous évoluons peut-être dans un univers parmi d’innombrables autres univers, qui constituent un « multivers » ; est-ce une explication scientifique satisfaisante, si on postule d’innombrables univers pour expliquer les propriétés de l’un d’entre eux?

Et tant que nous y sommes avec ces « grandes questions », qu’en est-il du moment même du « Big Bang »? Qu’entend-on par le fait que l’univers entier est issu d’un point « singulier »? Peut-on explorer la cosmologie de ce point et ce moment? Peut-on parler de ce qu’il y avait avant le « Big Bang »? Notre univers provient-il de quelque chose d’autre, ou bien cette question d’« origine » demeurera-t-elle toujours au-delà de notre champ d’investigation scientifique?

Ces questions, et bien d’autres, ont conduit à une crise de la cosmologie, qui s’est vue progressivement revenir à un temps riche en spéculations. Il y a un siècle, Ernest Rutherford (le découvreur du noyau atomique et lauréat du Prix Nobel en Physique) s’exclamait : « Que je n’attrape pas quelqu’un parler de l’Univers dans mon laboratoire ! ». En effet, la cosmologie était alors trop hypothétique, pas assez scientifique, manquant de données et de théories solides. Le XXe siècle a changé tout cela. Mais la cosmologie du XXIe siècle a, semble-t-il, commencé à se laisser aller à trop de conjectures…

L’une des principales raisons de cette crise est, comme l’a écrit l’an dernier Helge Kragh, un historien de la science et de la technologie, que les scientifiques ont oublié le fait que « la cosmologie est une science, mais pas seulement une science… Les questions d’ordre philosophique, et parfois même à caractère religieux, font partie intégrante de ce que la cosmologie traite… » . Et Kragh d’ajouter :  ces aspects (non scientifiques) de la cosmologie « devraient être dûment pris en considération […] dans les contextes éducatifs ».

Il y a quelques années, Joël Primack (un cosmologiste) et Nancy Abrams (sa femme, écrivain et artiste) avaient sévèrement rappelé aux scientifiques que « si la science n’a rien à dire à propos des êtres humains, elle aura peu à dire à la plupart des êtres humains… ». Dans leur excellent livre « Destin Cosmique », ils attirèrent l’attention des hommes de science et de culture sur « l’attitude séparationniste », la « schizophrénie sociale » que la science d’aujourd’hui semble avoir établie entre le monde de la nature et le monde des valeurs et le sens que l’humanité essaie de développer lentement.

Mais il semble que les scientifiques et les penseurs aient enfin compris la nécessité d’instaurer un dialogue et une collaboration à part entière entre les cosmologistes, les philosophes, les théologiens et les hommes et les femmes de culture de toute la société. En effet, plusieurs colloques allant dans ce sens ont été organisés au cours de ces derniers mois.

En avril 2012, j’ai été invité à un séminaire sur « la Cosmologie, la Création et l’Islam » à l’Université de l’Iowa, et en octobre 2012, j’ai participé, à Philadelphie, à une conférence de deux jours intitulée « Nouvelles Frontières en Astronomie et en Cosmologie », traitant des « nouveaux développements », des nouvelles planètes (« les autres terres »), du multivers et des cosmologies « pré-Big-Bang ». Quelques jours plus tard, un atelier de travail a réuni pendant deux jours des scientifiques, des philosophes et des théologiens près de Genève, pour discuter du « Big Bang et des interfaces de la connaissance », à la recherche d’un « langage commun ». Cet atelier était co-organisé par le CERN et le Wilton Park (une institution britannique quasi-officielle).

Il s’est rapidement avéré que définir un « langage commun » est loin d’être évident. Car, sans parler des opinions variées qu’ont les scientifiques sur la religion (la plupart d’entre eux la tolèrent tant qu’elle « n’interfère » pas avec la science), le vocabulaire des théologiens, d’une part, et le modus operandi des scientifiques, d’autre part, pourraient complexifier la donne.

En effet, pour les théologiens, des mots comme « création », « vérité » et « but » sont des concepts tout à fait acceptables, voire centraux dans leur discours. Pour les scientifiques, ce sont en revanche des termes chargés. Pour les scientifiques, le « naturalisme » (l’approche scientifique se basant exclusivement sur les causes et les mécanismes physiques) est un principe intangible de leur méthodologie générale, et toute référence, même indirecte, à la volonté divine ou les objectifs divins que l’on pourrait déceler, voire même le sens que l’on pourrait extraire de la cosmologie ou de la science, tout cela doit être soigneusement dissocié de la science, à tout le moins.

Alors, les scientifiques, les philosophes, les théologiens, les éducateurs, les artistes et les commentateurs sociaux peuvent-ils travailler ensemble pour répondre aux grandes questions cosmologiques qui se posent, et de manière plus générale aborder des sujets dont les conséquences sont importantes pour la vie et la pensée humaines? Je le pense.

Tout d’abord, l’histoire de la science moderne a montré à quel point la pensée philosophique peut être précieuse pour la science même. Einstein a révolutionné la physique quand il a pensé profondément et sérieusement à ce que la «simultanéité» doit signifier et impliquer (la relativité), ce à quoi la gravité doit être due (la courbure de l’espace), etc. Et la mécanique quantique a été développée par des physiciens qui ont décidé d’appliquer des concepts «orientaux», tels que la «dualité» et la «complémentarité», aux particules et aux ondes, avec toutes sortes de conséquences extraordinaires.

Des siècles avant cela, Johannes Kepler avait effectué un grand saut conceptuel pour remplacer les orbites planétaires (et leurs épicycles) circulaires par des ellipses, effaçant ainsi d’un coup deux millénaires d’astronomie erronée. Kepler était un fervent croyant en Dieu et vivait l’univers comme une création divine, nécessairement élégante. Il est donc tout à fait légitime que le satellite de la NASA, qui est en train de découvrir  d’« autres terres », produisant ainsi une autre révolution pour les humains et leur place dans le cosmos, porte le nom de Kepler.

Le mois dernier, la conférence de Philadelphie a identifié quatre «grandes questions» aux frontières de l’astronomie et de la cosmologie:

  1. Comment l’univers a-t-il commencé ?
  1. Y a-t-il un multivers?
  1. Quelle est l’origine de la complexité dans l’univers?
  1. Y a-t-il de la vie et de l’intelligence au-delà du système solaire?

Certaines de ces questions doivent être abordées presque entièrement par la science. Mais la philosophie et d’autres domaines de la culture peuvent contribuer à encadrer le discours et clarifier les concepts. Comme un participant l’a souligné, lors de la conférence de Genève : « la religion ne peut pas s’ajouter aux faits scientifiques, mais elle peut certainement façonner notre vision du monde ».

By Nidhal Guessoum, published in Oumma.com, February 14th 2013.

]]>
Pourquoi l’évolution de la science est-elle freinée dans le monde musulman? https://islam-science.net/fr/pourquoi-levolution-de-la-science-est-elle-freinee-dans-le-monde-musulman-2410/ Tue, 25 Feb 2014 00:00:25 +0000 http://islam-science.net/?p=2410 Pour David Dickson, ce sont les traditions conservatrices et non la foi religieuse qui semblent être le principal obstacle à la science moderne dans le monde musulman.
Il y a quelques semaines, je me suis rendu en Jordanie pour participer à un atelier organisé à l’Université hachémite sur un sujet qui suscite un débat passionné dans une grande partie du monde musulman, et de plus en plus en Occident: la relation entre la pensée islamique et la science moderne.

Je suis sorti de l’atelier optimiste, réconforté par l’idée que c’est un sujet sur lequel un dialogue fructueux peut avoir lieu — en dépit des opinions extrêmes qui sont souvent véhiculées de chaque côté, notamment sur la question hautement contestée de l’évolution darwinienne.

En Bref

  • La pensée islamique est perçue comme étant en tension avec la science moderne
  • Pourtant, le monde musulman peut se vanter d’une histoire scientifique riche
  • La bureaucratie et les valeurs conservatrices y sont les principaux obstacles à une renaissance de la pensée critique

L’histoire de la science

La bonne nouvelle tient à la reconnaissance croissante du fait qu’il n’y a pas de grand conflit entre ces deux traditions intellectuelles. De ce fait, rien n’empêche les pays musulmans, du moins en principe, d’adopter des stratégies de développement fondées sur la science telle qu’elle est comprise et mise en œuvre en Occident.
Comme il a été fréquemment souligné par les participants lors de l’atelier, le Coran encourage même un esprit d’enquête rationnelle sur la façon dont le monde naturel fonctionne.
En effet, un faisceau croissant de preuves historiques montrent que les idées des premiers savants musulmans, travaillant à partir de la foi islamique, ont joué un rôle essentiel dans la constitution du socle sur lequel la révolution scientifique du 17ème siècle — souvent présentée (à tort) comme une œuvre exclusivement occidentale — a pu se bâtir.
Parmi les noms plus connus figurent bien sûr le médecin Ibn Sina — connu aussi sous son nom latinisé d’Avicenne — et le penseur Ibn Rushd (Averroès).
Ayant étudié les mathématiques, j’éprouve à titre personnel un intérêt particulier pour les travaux d’Al-Khwarizmi, le mathématicien, astronome et géographe perse, considéré dans l’Europe de la Renaissance comme le premier inventeur de l’algèbre, et dont les travaux sur les nombres indiens ont introduit le système décimal en Occident.
En quoi les vies et les œuvres des scientifiques comme Avicenne ou Al-Khwarizmi sont-elles pertinentes aujourd’hui ? Trois réponses ont émergé des débats lors de l’atelier organisé en Jordanie.

L’absence de conflit culturel

D’abord, ils rappellent que la révolution scientifique n’était pas une affaire totalement occidentale, mais un événement culturel et intellectuel pour lequel les penseurs et les philosophes musulmans peuvent s’attribuer un mérite considérable. Ainsi, la science moderne ne devrait pas faire l’objet d’un rejet en tant qu’une importation étrangère.
Ensuite, le fait que ces scientifiques aient prospéré au sein d’une culture islamique, et en particulier au sein d’une culture qui considère le Coran comme manière d’appréhender le monde, soutient l’idée qu’il n’existe aucun conflit fondamental entre cette culture et une vision moderne, scientifique du monde.
La recherche à base de cellules souches embryonnaires, par exemple — qui ne peut recevoir de fonds publics aux Etats-Unis — est considérée comme acceptable en Jordanie, comme dans beaucoup d’autres pays musulmans, à condition qu’elle soit effectuée à des fins médicales.
Nidhal Guessoum, professeur de physique et d’astronomie à l’Université américaine de Sharjah aux Emirats arabes unis, et l’un des organisateurs de l’atelier, déplore l’absence d’enseignements sur l’histoire et la philosophie des sciences dans les établissements scolaires et les universités du monde arabo-musulman.
Dans un ouvrage récent intitulé La Question quantique de l’Islam : Concilier tradition musulmane et science moderne, il explique que cette absence « est la raison essentielle de l’existence d’une compréhension très faussée de la relation entre la science et la religion en général et l’Islam en particulier, chez la majorité des musulmans ».
Enfin, les premiers savants musulmans ont prospéré au cours d’une période pendant laquelle la pensée critique était activement encouragée, au moins chez une élite intellectuelle. Certes, la pensée scientifique avait ses détracteurs, mais elle n’était pas enlisée dans le conservatisme et la bureaucratie.

Trop de bureaucratie

De ces trois facteurs, c’est peut-être le dernier qui est aujourd’hui le plus pertinent. Rana Dajani, une biologiste moléculaire à l’Université hachémite, décrit l’effet étouffant que peuvent avoir les attitudes conservatrices.
En ce qui concerne l’enseignement, elle déplore le fait que les étudiants en sciences soient appelés à apprendre par cœur et encouragés à accepter les idées reçues, sans jamais les remettre en cause.
La bureaucratie fait également des ravages. Des chercheurs jordaniens bénéficiaires d’importantes subventions de recherche de la part de fondations internationales doivent encore passer par plusieurs commissions universitaires avec chaque demande de prélèvement sur la subvention — chaque commission pouvant compter des membres ne disposant d’aucune expérience dans le domaine en question.
Une participante à l’atelier, qui travaille actuellement dans un département de géologie à l’université, indique ainsi avoir attendu depuis plus de deux ans déjà une réponse à sa demande de subvention. « C’est tellement frustrant », regrette-t-elle.

La contestation de l’autorité

Un atelier de trois jours ne peut avoir qu’une analyse très limitée. Ayant écouté les participants, il me semble clair qu’à part le manque de financement, c’est le conservatisme et la bureaucratie — et non la croyance religieuse en soi — qui freinent le développement de la science dans de nombreux pays musulmans.
La principale menace que l’Islam radical fait peser sur la science réside dans son incitation à la pensée peu critique sur le monde naturel, et la dépendance excessive d’une interprétation littérale des textes traditionnels, en particulier le Coran.
Inversement, le printemps arabe, avec sa contestation des attitudes autoritaires, suscite des espoirs, et qu’une pensée critique entièrement compatible avec les croyances religieuses puisse être encouragée chez les étudiants et les chercheurs dans le monde musulman.

Par David Dickson, publié dans Scidev.net, le 18 avril 2013.
David Dickson est un journaliste scientifique, et a travaillé auprès des revues Nature, Science et New Scientist, spécialisé dans le reportage sur la politique scientifique. Il a été le directeur fondateur de SciDev.Net.

]]>
Dieu et la Science : conciliable, ou pas ? https://islam-science.net/fr/dieu-et-la-science-conciliable-ou-pas-3427/ Mon, 13 Apr 2015 00:00:24 +0000 http://islam-science.net/?p=3427 « Dieu et la Science », c’est le thème des Grands débats de Sciences et Avenir organisés en partenariat avec France Culture, le magazine La Recherche, l’Ecole Polytechnique et la MGEN. Et c’est dans le magnifique cadre du Collège des Bernardins (Paris 5e) que les échanges et débats ont commencé le samedi 11 avril 2015. Des intervenants reconnus comme Etienne Klein, physicien et philosophe, Nidhal Guessoum, astrophysicien, ou encore Marie-Hélène Grintchenko, historienne et théologienne, ont commencé à exposer leurs vues autour du thème de la première conférence, « Cosmologie : naissance de l’Univers et création du monde ».

« La Science relève d’une méthode, et non pas de la religion » – Nidhal Guessoum

La première table ronde a été lancée par Azar Kalatbari, journaliste spécialisée en cosmologie à Sciences et Avenir, avec une question adressée à Nidhal Guessoum. Peut-on trouver un « léger chevauchement », une façon de relier la Science du Cosmos et une interprétation religieuse de l’Univers ? « Il n’y a qu’un siècle que la cosmologie est devenue scientifique » rappelle d’emblée l’astrophysicien pour qui la cosmologie est restée longtemps une science « hautement spéculative ». « Il y a tout juste 100 ans, ni l’expansion de l’Univers, ni son âge, ni même l’existence de plus de 100 milliards de galaxies n’était connue. « En 1915, une seule donnée était vraiment connue : c’est que le ciel est noir », s’amuse-t-il. Il insiste en tout cas sur un point qui lui tient à cœur : « la Science relève d’une méthode, et non pas de la religion ».

Dès lors « l’ancienne alliance est rompue » comme le disait Jacques Monod et « l’homme doit faire le choix entre le royaume et les ténèbres. » Et pour lui, il faut désormais composer avec « une science avérée et établie », avec les « données que la science nous met sur la table », pour « conceptualiser cet univers qui ne fait plus peur ». Malgré ces postulats, Nidhal Guessoum cherche à proposer aux musulmans de « rajouter une interprétation théiste » aux données scientifiques, en puisant notamment dans la réflexion du philosophe musulman du XIIe siècle, Averroes.

Un exercice aussitôt contredit par le physicien Etienne Klein : « D’habitude, j’évite ce genre de débats  – Dieu et la Science – car tout a été dit. On laisse accroire qu’il y aurait du neuf : il n’y a pas de neuf. La Science est née d’une émancipation par rapport aux textes » sacrés. Pour lui, il est inutile de rechercher ce « sparadrap syncretique qui permettrait de rendre compatible les deux discours ».

Publié dans Sciences et Avenir, le 11 avril 2015.

]]>
Conférence – « Islam, Big Bang et Darwin » de Nidhal Guessoum https://islam-science.net/fr/conference-islam-big-bang-et-darwin-de-nidhal-guessoum-3412/ Mon, 30 Mar 2015 18:27:12 +0000 http://islam-science.net/?p=3412 Suite à la parution de son nouveau livre, le Professeur Nidhal Guessoum donnera une conférence intitulée: « Islam, Big-Bang et Darwin – les questions qui fâchent. »

Cette conférence exceptionnelle sera ouverte au grand public. Elle se tiendra à la Faculté des Sciences Islamiques de Paris, 11 rue Ferdinand Gambon 75020 Paris, le vendredi 10 avril, à 18 heures 30.

Conférence et débat

Islam, Big-Bang et Darwin

Islam, Big-Bang et Darwin

Ayant posé, dans son dernier livre (Islam et Science : comment concilier le Coran et la science moderne) les principes de « conciliation » de l’Islam avec la science moderne, Nidhal Guessoum se tourne vers les « questions qui fâchent » dans ce nouveau livre qui fera certainement des vagues. En effet, il consacre à la question de l’évolution darwinienne (celle des organismes vivants aussi bien que celle de l’espèce humaine) un long chapitre détaillé, à côté d’autres chapitres intéressants sur le Big Bang, le « design » de la nature et de l’univers, et le principe anthropique, c.-à-d. la place de l’homme dans le cosmos.

A la fois rigoureux et pédagogue comme toujours, Nidhal Guessoum ne se contente pas d’exposer les faits et les théories scientifiques, et de montrer pourquoi il faut les accepter, mais passe aussi en revue de manière détaillée les points de vue islamiques, du Coran aux penseurs classiques et contemporains, saluant les écrits cohérents et solides et exposant les écrits erronés, en particulier ceux de Harun Yahya, le fameux créationniste turc.

Véritable évènement, cet ouvrage montre de manière explicite et détaillée comment il est possible dans la « pratique » de concilier l’Islam avec les connaissances scientifiques contemporaines, et à travers elles la modernité plus généralement, dans une vision du monde humble, intelligente et ouverte d’esprit.

Biographie de l’auteur

Nidhal Guessoum

Nidhal Guessoum

Astrophysicien, docteur de l’Université de Californie à San Diego, Nidhal Guessoum a passé deux années en tant que chercheur au NASA Goddard Space Flight Center. Actuellement professeur à l’Université Américaine de Sharjah (Emirats Arabes Unis), chroniqueur régulier dans Gulf News, conférencier invité dans de grandes universités telles que Cambridge, Oxford et Cornell, il est auteur de nombreux articles et livres parus dans différents pays, en Arabe, en Français et en Anglais. Il est également interviewé regulierement dans de nombreux médias internationaux, comme Al-Jazeera, BBC, NPR, France 2, Le Monde, The Huffington Post, Sky News Arabia et d’autres.

Accès

Faculte Des Sciences Islamiques de Paris FSIPCette conférence exceptionnelle sera ouverte au grand public. Elle se tiendra à la Faculté des Sciences Islamiques de Paris, 11 rue Ferdinand Gambon 75020 Paris, le vendredi 10 avril, à 18 heures 30.


View Larger Map

]]>
Distinguer science et islam pour mieux les concilier https://islam-science.net/fr/distinguer-science-et-islam-pour-mieux-les-concilier-3242/ Mon, 03 Nov 2014 00:00:05 +0000 http://islam-science.net/?p=3242 Être scientifique et mener une pratique religieuse sincère est possible, sans être aisé. Les deux domaines ne possèdent pas la même méthodologie de compréhension des phénomènes naturels, et certains croyants entendent faire concorder les dernières découvertes scientifiques avec les textes religieux. Une tendance particulièrement solide chez les musulmans.

Posséder une culture scientifique n’abrite pas automatiquement d’une escalade vers l’extrémisme. Pour preuve, les curriculum vitae de certains terroristes du 11 septembre 2001, diplômés d’instituts scientifiques et techniques. La croyance, dans leurs cas, s’émancipe du savoir dispensé à l’université : « Ils se sont engagés au nom de ce qu’ils croient être l’islam et non pas au nom de ce qu’est réellement l’islam », analyse Nidhal Guessoum, scientifique musulman.

Concilier science et islam contemporains, entre une pratique sincère de la religion musulmane et l’approfondissement des sciences exactes, en les étudiant séparément, est un enjeu majeur. Il est nécessaire de former une génération de croyants crédibles aussi bien dans le domaine théologique que scientifique, afin qu’ils deviennent eux-mêmes des vecteurs de diffusion bien compris par la communauté musulmane. Islam & Science est une organisation réunissant des spécialistes internationaux de la question afin de sensibiliser des musulmans à la science, l’évolution, la philosophie ou encore le dialogue interreligieux. Sous l’impulsion de la fondation philanthropique américaine Templeton et de la Grande Mosquée de Paris, elle organise des conférences et de séminaires à travers le monde. Leur université d’été, qui s’est tenue du 22 au 31 août dernier à Paris, avait l’ambition de former une poignée d’étudiants les plus méritants des séminaires précédents, afin de propager un nouveau regard, à la croisée de la croyance religieuse et du savoir scientifique.

Un travail colossal reste à effectuer : sur les quelque 2000 universités du monde musulman, seuls trois établissements figurent dans le classement des 500 meilleures facultés. « 1,1% des publications scientifiques proviennent d’universités du monde musulman, lequel représente environ un cinquième de l’humanité », rappelle l’astrophysicien Nidhal Guessoum. Néanmoins, il ne s’agit pas « de s’apitoyer sur son sort, de regretter une grandeur passée ou encore de viser des coupables. Notre but est de dresser un constat de l’état scientifique du monde musulman actuel et de trouver des pistes de réflexion afin d’améliorer l’émulation scientifique dans les universités ».

Accepter une méthodologie différente

Durant les dernières décennies, un grand nombre de penseurs musulmans ont pourtant tenté de trouver des solutions au déficit du monde musulman en productions scientifiques. Une exégèse, même superficielle, du Coran ne peut que mettre en évidence les injonctions multiples faites aux fidèles d’exercer leurs facultés d’observation, de raisonnement, de curiosité et d’acquisition des connaissances.

La recherche contemporaine, naturellement, est bien différente de celle du Moyen Âge,  depuis le consensus établi autour du « naturalisme méthodologique ». Désormais, on essaie de comprendre le monde en se basant sur des explications issues uniquement de facteurs naturels : pour la science moderne, aucun phénomène ne s’explique par un agent surnaturel. « Une maladie ne peut être scientifiquement causée par un djinn [créature fantastique]. C’est peut-être vrai, mais la science moderne n’accepte pas cette explication ». De même, « la foudre, est une perturbation météorologique et non une décision divine ».

Confirmer ou réfuter le surnaturel n’est donc pas la vocation de la science moderne. Il est impératif de conserver à l’esprit cette méthodologie naturaliste, en particulier pour comprendre le problème qui se pose entre science et religion. C’est en cela qu’il existe une tension entre les deux, en particulier avec l’islam.

L’hypothèse de l’évolution

Les détracteurs de la science contemporaine ont tendance à confondre le sens d’une théorie avec la définition d’une hypothèse. « Une théorie est un ensemble, un cadre composé de résultats empiriques, de calculs. La théorie quantique n’est pas un idée balancée en l’air, elle est le résultat de mesures, de résultats et de simulations », explique le scientifique.

La théorie de l’évolution, à l’encontre de l’enseignement traditionnel religieux, en est l’exemple le plus probant. Celle-ci étant rabaissée à une hypothèse parmi d’autres, les évolutionnistes sont considérés comme des scientistes victimes du modernisme rationaliste. « De très grands oulémas [savants en sciences religieuses] contemporains ont affirmé que la terre ne tourne pas autour du soleil ou autour d’elle-même ; alors imaginez dans la population… », regrette Nidhal Guessoum. Ces savants religieux sont « encore figés et ancrés dans une compréhension littéraliste du Coran : “la Terre est au centre du monde” ».

Des approches plurielles de la science contemporaine

Selon Nidhal Guessoum, le monde musulman entretient quatre types de rapports avec la science.

– Soit il y a rejet, à l’exemple de Seyyed Hossein Nasr, mystique mondialement connu né en 1933, et qui a développé le concept de « science sacrée » : « La science moderne est une anomalie de nous-mêmes, car pour la première fois elle s’est déconnectée de Dieu. Elle est une phase transitoire avant un retour à une science sacrée où Dieu est intégré ». Il s’agit d’une « philosophie radicale qui rejette la science moderne, considérée comme erronée et invivable. La nature elle-même serait sacrée. Pour Nasr, seules la raison et l’intuition mystique permettent d’acquérir la science ».

– Soit il y a indépendance. Abdus Salam, prix Nobel de physique et musulman pieux de la minorité persécutée ahmaddie, a cité le Coran lors de la remise de son prix. Mais il reste clair sur la méthode naturaliste et ses conséquences sur le développement de la science. Pour le physicien, c’est un principe universel. « La science n’est ni hindoue, ni athée ou je ne sais quoi ». Pour cette démarche, il a été accusé de modernisme et le formatage de sa pensée serait le fait de son installation en Occident.

– Soit il y a intégration de l’un à l’autre. La science moderne n’est pas erronée et ne peut être rejetée, mais il convient de l’islamiser pour l’intégrer dans la vision musulmane du monde. La division entre sciences sociales et naturelles serait arbitraire et inutile. Il faut tout regrouper et tout islamiser. La science moderne, sans âme et sans éthique, n’est pas au service de l’homme. Pour Nidhal Guessoum, il existe une « confusion entre l’application de la science et la science en tant que telle. La science est neutre, les scientifiques pas toujours ». Cette conception scientifique s’est diffusée depuis les années 1960.

Allant plus loin que cette dernière tendance, l’i’jaz scientifique, la miraculosité du Coran, est une doctrine très populaire auprès de nombreux musulmans : selon elle, les versets du Coran contiendraient des inventions et des réalités naturelles découvertes récemment par la science moderne. « Ce discours a explosé en un siècle et cela n’a donc pas commencé avec le médecin Maurice Bucaille, et son best-seller La Bible, le Coran et la science : les Écritures Saintes examinées à la lumière des connaissances modernes (1976). D’ailleurs, Maurice Bucaille ne parlait pas de miracle coranique, mais affirmait plutôt que le Coran ne contenait pas d’erreur scientifique ». 

Nidhal Guessoum rappelle que cette idée « véhicule une méconnaissance totale de la science. Des affirmations absolument incroyables sont présentées comme des triomphes de l’islam et du Coran, ce qui est extraordinairement dangereux ».

Autre grand nom du concordisme, qui tend à faire coïncider les résultats scientifiques avec les données des textes religieux, Adnan Oktar, plus connu sous le pseudonyme d’Harun Yahya, est une référence mondiale. Figure centrale du créationnisme vieille-terre, il a publié des dizaines d’ouvrages, dont certains à destination des enfants, rejetant la théorie de l’évolution. Il jouit d’une réputation positive auprès de nombreux croyants.

Le concordisme, et son interprétation hâtive des textes, subordonne la spiritualité au matériel, la foi à la recherche universitaire – ce qui n’est pas l’objectif premier d’une religion, bien au contraire. Ce mode de pensée, par la force des choses, fige les dernières théories scientifiques. Que se passera-t-il lorsque une découverte sera devenue obsolète. Devra-t-on rendre à son tour caduque un verset du Coran ?

Le défi des participants à cette université d’été était donc d’autant plus compliqué qu’il devait conjurer un manque d’émulation scientifique sévissant depuis plusieurs siècles en terre d’islam. Nous en oublierions presque que la civilisation islamique a été fertile en découvertes et en inventions. Certaines ont non seulement révolutionné la science, mais également créé de nouvelles voies de recherche. Ainsi, le Canon du médecin Ibn Sina (980-1037), plus connu sous le nom d’Avicenne, est resté une référence jusqu’au XVIIe siècle.

Par Fabien Leone, publié dans Le Monde des Religions, le 28 octobre 2014.

]]>