Histoire de la Science & Islam – Islam & Science https://islam-science.net An Educational Approach Thu, 24 Aug 2017 16:59:47 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.5.18 L’apport scientifique arabe à travers les grandes figures de l’époque classique https://islam-science.net/fr/lapport-scientifique-arabe-a-travers-les-grandes-figures-de-lepoque-classique-3916/ Thu, 24 Aug 2017 16:59:47 +0000 http://islam-science.net/?p=3916 L’apport fondamental du génie arabe au développement de la science universelle est autant reconnu qu’il est mal connu. Souvent, il est présenté sans cohérence ni vue d’ensemble, d’où l’intérêt de cet ouvrage, qui brosse un tableau complet de la richesse du savoir arabe durant la période classique. Il ne s’agit pas de présenter uniquement la science et la technique ; la philosophie occupe la place qui lui revient en tant que source de connaissance rationnelle et dont l’autorité s’étend sur l’ensemble des disciplines : les mathématiques, l’astronomie, les sciences physiques et naturelles, la médecine et la pharmacologie, sans oublier les sciences géographiques et historiques. Dans ce livre, Salah Ould Moulaye Ahmed traite ce sujet difficile à appréhender par son ampleur, dans un langage accessible. Il dévoile les innombrables richesses et apports, ainsi que les échanges entre deux cultures – arabe et occidentale – du IXe au XIVe siècle, période particulièrement riche de l’histoire du développement scientifique et culturel de l’humanité. Il dresse également un état des lieux de la pensée scientifique arabe contemporaine et de ses perspectives futures.

Par Salah Ould Moulaye Ahmed.

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Histoire de la science dans la civilisation islamique médiévale https://islam-science.net/fr/science-et-islam-documentaire-sur-lhistoire-de-la-science-dans-la-civilisation-islamique-medievale-presente-par-jim-al-khalili-3530/ Mon, 27 Jul 2015 00:00:07 +0000 http://islam-science.net/?p=3530 L’histoire des sciences occidentale a si longtemps affirmé qu’entre « miracle grec » et Renaissance, l’obscurantisme le plus total avait régné, que l’on avait presque fini par le croire. La raison revenant, il est apparu à l’évidence que les savants des pays d’Islam, du 8ème au 15ème siècles, avaient non seulement traduit les ouvrages grecs et indiens, mais aussi pratiqué la science expérimentale et défriché des domaines des sciences et des techniques qui ne se constitueront que bien plus tard en Europe.

C’est la longue histoire de ce flamboiement culturel injustement méconnu que raconte ici, sous forme d’une série télévisée en trois parties pour la BBC (Oxford Scientific Films), 2009, le célèbre professeur de physique Jim Al-Khalili. La série est accompagnée par le livre d’Ehsan Masood, « Science and Islam, A History ».

Jim Al-Khalili traverse la Syrie, l’Iran, la Tunisie et l’Espagne pour raconter l’histoire du grand bond dans la connaissance scientifique qui a eu lieu dans le monde is­lamique entre les 8ème et 15ème siècles.

Il se rend en Syrie pour découvrir comment, il y a mille ans, l’astronome et mathématicien Al-Biruni a estimé la taille de la terre à quelques centaines de kilomètres près de la vraie. Au Caire, il raconte l’histoire du physicien Ibn al-Haytham, qui a aidé à établir la science de l’optique.

De Bagdad en Andalousie, des algorithmes d’al-Khawarizmi aux ouvrages savants, tel L’anthologie des étoiles et le paradis de la sagesse, c’est toute une civilisation qui revit, où la liberté de pensée et la tolérance se sont alliées pour faire remarquablement progresser le patrimoine scientifique commun.

Enfin, compte tenu de la réalité des enseignements de l’histoire, cette série vise donc à remettre quelques idées en place, et à rendre justice à une phase de l’évolution de l’humanité que les héritages de la période de la colonisation avaient eu quelque peu tendance à occulter, si ce n’est à dévaloriser.

Le Langage de la science

L’algèbre a contribué à créer le monde dans lequel nous vivons. La science d’aujourd’hui n’aurait jamais existé sans elle. Ce simple constat résume à lui seul l’étendu de l’héritage laissé par les érudits de l’Islam médiéval. Ils ont exhumé les connaissances de la Grèce antique et de l’Inde pour les conjuguer et les développer. De la même façon, notre médecine moderne doit beaucoup aux recherches menées par les médecins de l’ancien empire islamique. Nous croyons que l’histoire de cette formidable évolution scientifique survenue au cours du 8è et du 9è siècle a beaucoup plus à nous apprendre que n’importe quelle autre découverte. A elle seule, elle nous prouve que le langage de la science est universel. La prouesse la plus remarquable des scientifiques de l’Islam médiéval a d’abord été de prouver que la science n’était pas islamique, indoue, hellénistique, juive, bouddhiste ou chrétienne. Elle ne peut se réclamer d’aucune culture. Avant l’islam, le savoir scientifique était dispersé de par le monde. Mais ces savants ont su rassembler les pièces de cet immense puzzle en assimilant des connaissances nées bien au-delà des frontières de leur empire. Cette immense synthèse du savoir n’a pas seulement donné naissance à une nouvelle science. Elle a aussi permis de prouver que la science pouvait transcender les frontières et l’appartenance religieuse. Le savoir scientifique profite à tous les humains quels qu’ils soient. C’est une vision des choses aussi pertinente qu’exemplaire.

L’empire de la raison

Quand les souverains des savants islamiques médiévaux leur ont demandé de calculer la circonférence de la Terre, des érudits comme al-Biruni se sont servis des mathématiques d’une manière totalement inédite pour appréhender et décrire l’univers. Lorsque les échanges et le commerce ont pris leur essor, des scientifiques comme al-Razi ont réagi en développant un nouveau genre de science expérimentale : la chimie. Mais s’il y a bien un nom à retenir pour nous parmi les scientifiques islamiques, c’est celui d’ibn al-Haytham. Pour avoir tant contribuer à l’émergence de ce que l’on appelle aujourd’hui, la méthode scientifique. La méthode scientifique est de notre point de vue l’idée la plus importante que les hommes n’aient jamais eu. Il n’y a aucune autre stratégie qui puisse nous dire comment l’univers fonctionne et quelle est notre place dedans. Elle a aussi débouché sur des technologies qui ont transformé nos vies. Alors, la prochaine fois que vous prendrai l’avion, que vous utiliserez votre téléphone mobile ou que vous vous ferez vacciner contre une maladie mortelle, ayez une pensée pour Ibn al-Haytham, Ibn Sina, al-Biruni et d’autres savants de l’empire islamique médiéval, qui, il y a mille ans, se sont battus pour trouver un sens à l’univers avec des miroirs ou des astrolabes rudimentaires. Ils n’ont pas toujours trouvé les bonnes réponses. Mais ils nous ont appris à poser les bonnes questions.

Le pouvoir du doute

Les hommes n’ont aucune prise sur les lois de la nature. Les scientifiques de l’Islam médiéval l’avait bien compris et ont parfaitement su l’exprimer à travers leurs travaux. Au 9è siècle, al-Khawarizmi a synthétisé les connaissances de la Grèce antique et de l’Inde , pour donner naissance à une nouvelle forme de mathématiques : l’algèbre. Le scientifique Ibn Sina a été le premier à répertorier et à rassembler dans un seul et même ouvrage toutes les connaissances médicales de l’époque. Contribuant ainsi à la naissance de la médecine en tant que discipline. Dans les montagnes reculées d’Iran, des astronomes comme at-Tusi, ont ouvert la voie au scientifiques occidentaux qui utiliseraient leurs travaux des centaines d’années plus tard. La quête acharnée des scientifiques musulmans pour la vérité quel que soit son origine est parfaitement résumée par al-Kindi, un philosophe du 9è siècle qui a écrit : « nous ne devons pas avoir honte d’admirer la vérité, et de l’accueillir d’où quelle vienne. Car il n’y a rien de plus important pour celui qui cherche la vérité. Personne n’est avili par la vérité. Au contraire, on est ennobli par elle. » Ce que l’on peut retenir de ce voyage à travers l’âge d’or et le déclin des sciences dans le monde islamique du 9è au 15è siècle, c’est que la science est un langage universel pour l’humanité. Les nombres décimaux sont aussi utiles en Inde qu’en Espagne. Des tables astronomiques établies en Iran, peuvent êtres d’une importance capitale pour un astronome occidental. Les principes mathématiques de Newton se vérifient qu’ils soient écrits en arabe, en anglais ou en latin. Ce que les scientifiques de l’Islam médiéval avaient compris et ont parfaitement su exprimer, c’est que la science est une langue commune à toute l’humanité. Les lois de l’homme peuvent varier d’un endroit à l’autre, mais les lois de la nature restent immuables pour tous les êtres humains.

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Création et évolution selon Ibn Khaldoun https://islam-science.net/fr/creation-et-evolution-selon-ibn-khaldoun-2013/ Thu, 19 Dec 2013 00:00:22 +0000 http://islam-science.net/?p=2013 « Que l’on contemple l’univers de la Création ! Il part du règne minéral et monte progressivement, de manière admirable, au règne végétal, puis animal. Le dernier « plan » (ufuq) minéral est relié au premier plan végétal : herbes et plantes sans semence. Le dernier plan végétal – palmiers et vignes – est relié au premier plan animal, celui des limaces et des coquillages, qui n’ont d’autre sens que le toucher. Le mot « relation » (ittissâl) signifie que le dernier plan de chaque règne est prêt à devenir le premier du règne suivant. Le règne animal (’âlam al hayawân) se développe alors, ses espèces augmentent et, dans le progrès graduel de la Création (tadarruj at-takwin), il se termine par l’homme doué de pensée et de réflexion. Le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada), où se rencontrent sagacité (kays) et perception (idrak), mais qui n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion (rawiya) et de la pensée. A ce point de vue, le premier niveau humain vient après le monde des singes : notre observation s’arrête là. »

Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle – Al-Muqaddima, traduit de l’arabe par Vincent Monteil, Sindbad-Actes Sud, 1997, pp. 146-147.

« De même encore, les singes, qui sont doués de sagacité (kays) et de perception, se trouvent, au voisinage de l’homme, le seul être vivant à être doté de pensée et de réflexion. Cette possibilité d’évolution (isti’dâd) réciproque, à chaque « niveau » (ufq) de la Création, constitue ce qu’on appelle le « continuum » (ittissal) des êtres vivants. »

Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle – Al-Muqaddima, p. 685.

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Histoire de la pensée évolutionniste dans le monde musulman https://islam-science.net/fr/histoire-de-la-pensee-evolutionniste-dans-le-monde-musulman-1875/ Fri, 06 Dec 2013 00:00:02 +0000 http://islam-science.net/?p=1875 Les points de vues islamiques de l’ère classique

Après la chute de l’Empire romain, les idées évolutionnistes continuèrent à être exposées par les savants et philosophes musulmans au Moyen Âge durant l’âge d’or de la civilisation islamique, alors que les théories anciennes de l’évolution et de la sélection naturelle étaient largement enseignés dans les écoles islamiques. Le savant, historien et philosophe John William Draper a parlé au XIXe siècle de la théorie mahométane de l’évolution.

Le premier naturaliste et philosophe musulman à développer une théorie de l’évolution fut le zoologiste Al-Jahiz (776-868) au IXe siècle. Dans son Livre des Animaux, il dresse une anthologie animalière où est évoquée une évolution articulée selon trois mécanismes principaux : la lutte pour l’existence, la transformation d’espèces vivantes et l’influence de l’environnement naturel. Il marque ainsi l’unité de la nature et les rapports entre divers groupes d’êtres vivants.

À sa suite, pendant le Xe siècle, plusieurs penseurs musulmans reprennent ses idées sur l’évolution des êtres vivants, comme Ali ibn Abbas al-Majusi ou Nasir ad-Din at-Tusi. Selon Sigrid Hunke (1913-1999), Ali ibn Abbas al-Majusi (mort en 994) a expliqué l’origine des espèces par la voie de la sélection naturelle neuf siècles avant Darwin. D’après Réda Benkirane, cette pensée naturaliste décrivant une évolution globale impliquant le minéral, le végétal et l’animal se retrouve entre autres chez le philosophe et historien iranien Ibn Miskawayh (932-1030).

Au Xe siècle, les Frères de la pureté (Ikhwan al-Safa) décrivent dans une section de l’Épître des frères de la pureté la création des mondes et l’évolution par strates de la vie avec des détails qui auraient impressionné Darwin. On y trouve l’idée d’évolution à partir de la matière, laquelle se transforme en vapeur, puis en eau, en minéraux, en plantes, en animaux, en singes et enfin en hommes. Ainsi les groupes d’êtres parcourent dans l’engendrement de leurs formes définitives une évolution qui va du simple au complexe, passant par les quatre éléments (feu, terre, air, eau), les quatre natures (chaud, froid, sec, humide) et leurs combinaisons poursuivent encore la différenciation en règnes minéral, végétal et animal et précisent indéfiniment la spéciation du vivant.

L’épître explique comment se déroule la manifestation par couches successives, ou stratifiées à partir du royaume minéral. Selon lui les entités minérales les plus développées vivent plus bas dans le royaume minéral jusqu’à ses plus hautes strates pour se mélanger imperceptiblement dans la strate supérieure du règne végétal. Il explique aussi l’existence de contacts entre les règnes animal et végétal ; et jusqu’au plus haut niveau du règne animal, dont le point culminant serait l’Homme. Les plus évolués seraient les hommes placés dans les hautes sphères, debout entre les anges et les animaux, pour servir sur la Terre comme lieutenants de Dieu.

Par la suite, Nasir ad-Din at-Tusi (1201-1274) suggère la sélection des meilleurs et l’adaptation des espèces pour l’évolution environ six siècles avant Charles Darwin. Il utilise pour expliquer les transformations des espèces, le mot takâmul, qui signifie en arabe « perfectionnement ». Selon Tusi, ce sont les transformations de l’environnement qui poussent les espèces à évoluer ; ainsi ce seraient les espèces dont les individus sont les plus diversifiés en formes qui s’adapteraient le mieux aux changements.
Tusi écrira ainsi : « « …l’équilibre (originel) a été endommagé, et les contrastes essentiels ont commencé à apparaître à l’intérieur de ce monde très tôt. Par conséquent, quelques substances ont commencé à se développer plus rapidement et à s’améliorer plus que les autres. » » et encore : « « Les organismes qui peuvent gagner les nouveaux dispositifs plus rapidement sont plus variables. En conséquence, elles gagnent des avantages par rapport à d’autres créatures. » ». Farid Alakbarov étudie en détail ce domaine dans son livre intitulé : Nasiraddin Tusinin takamul gorushlari.

Enfin, l’historien maghrébin Ibn Khaldoun (1338-1405) recourt aux notions d’ordre, de structure, de plan, de rapports entre les êtres et des permutations réciproques, de progrès graduel de la création et de continuum des êtres vivants. Il suggère également la transformation progressive et organisée du minéral vers le végétal, l’animal, le singe et finalement l’Homme.

Il écrit ainsi que : « « le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada). » »

Si ces écrits n’ont pas fait condamner leurs auteurs par les autorités islamiques, ils n’ont eu cependant que peu d’écho.

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Conférence à l’IMA: les sciences arabes en Andalus et au Maghreb https://islam-science.net/fr/conference-a-lima-les-sciences-arabes-en-andalus-et-au-maghreb-1139/ Mon, 02 Dec 2013 00:00:33 +0000 http://islam-science.net/?p=1139 Des héritages gréco-indiens à leur diffusion en Europe (IXe-XVe s.)

06 décembre 2013

Salle du haut conseil – 19H

Ahmed Djebbar est mathématicien et chercheur en histoire des sciences au sein du laboratoire Paul Painlevé (CNRS), il est spécialisé dans les mathématiques de l’Occident musulman (Espagne musulmane et Maghreb).

Il est également professeur d’histoire des mathématiques à l’université des sciences et technologies de Lille.

Il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages dont les plus célèbres sont : une histoire des sciences arabes, l’algèbre arabe, genèse d’un art et l’âge d’or des sciences arabes.

Il a notamment été commissaire scientifique de l’exposition « L’âge d’or des sciences arabes » à l’Institut du monde arabe à Paris en 2005.

Il fut aussi auparavant, conseiller du président algérien Mohamed Boudiaf, assassiné le 29 juin 1992. De juillet 1992 à avril 1994, il occupa le poste de ministre de l’Éducation et de la Recherche en Algérie dans les gouvernements de Bélaïd Abdessalam et de Redha Malek.

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Le monde vivant selon al-Djâhiz https://islam-science.net/fr/le-monde-vivant-selon-al-djahiz-1134/ Sat, 07 Sep 2013 05:00:58 +0000 http://islam-science.net/?p=1134

Au Moyen Âge, dans l’Empire arabo-islamique, de nombreux savants décrivent le monde vivant. L’un d’eux, al-Djâhiz, érudit de la cour de Bagdad, apporte un regard nouveau fondé sur l’observation et la raison.

Meyssa Ben Saad et Mehrnaz Katouzian-Safadi

Nous avons appris que si les rapaces chasseurs demeurent dans leur territoire même 100 ans, leurs becs ne s’allongent pas. Quant au mâle des onagres [ânes] de Ana [ville de l’Euphrate], s’il se trouve dans un autre territoire que le sien, il voit ses sabots s’allonger, au point qu’il devient nécessaire de les tailler chez le vétérinaire.

Al-Djâhiz, Livre des animaux, vol. vii, ch. 2079, IXe siècle

L’auteur de ces lignes est surtout connu pour son œuvre littéraire. Abu Uthmân al-Fukaymi al-Kinani al-Basri, dit Al-Djâhiz – « l’exorbité » – à cause de ses yeux protubérants, est né en 776 à Basra (Bassorah, en Irak), non loin de Bagdad, au cœur de l’Empire arabo-islamique. Dès 827, il a fréquenté la cour de Bagdad, où sa plume acerbe lui a attiré gloires et ennuis. Il excelle dans la satire sociale : dans Le livre des avares (Kitâb al-bukhlâ), par exemple, il dépeint, dans un arabe soigné et plein d’humour, toutes les couches sociales qui l’entourent – les riches, les pauvres, les voleurs, les savants – avec parfois suffisamment d’indications pour que ces personnes soient identifiables à son époque.

Al-Djâhiz est un adib, un « honnête homme » savant et érudit, maître du verbe, de la rhétorique et de la courtoisie, qui allie à son talent des valeurs morales, éthiques et intellectuelles. Il s’est intéressé à tous les sujets abordés à son époque d’effervescence intellectuelle et d’épanouissement culturel : débats religieux et…

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Article publié dans Pour la Science.

L’auteur

Meyssa BEN SAAD, membre associée de l’équipe sphere/chspam du cnrs et de l’Université Paris 7, a soutenu en 2010 une thèse d’histoire des sciences sur les sciences de la vie chez al-Djâhiz. Mehrnaz KATOUZIAN-SAFADI est chargée de recherche au cnrs-umr 7219, au sein du même laboratoire.

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Héritages arabo-islamiques dans l’Europe méditerranéenne https://islam-science.net/fr/heritages-arabo-islamiques-dans-leurope-mediterraneenne-1143/ Tue, 03 Sep 2013 18:02:30 +0000 http://islam-science.net/?p=1143 Colloque international organisé par l’Institut national de recherches archéologiques préventives,
En partenariat avec Marseille-Provence 2013-Capitale européenne de la culture, le MuCEM et la Villa Méditerranée.
Du 11 au 14 septembre 2013, à Marseille, Villa Méditerranée et MuCEM.

Le rôle de la civilisation arabo-musulmane dans la transmission de l’héritage antique à l’Occident médiéval est bien connu. En revanche, hormis pour l’Espagne où l’empreinte d’al-Andalus est considérée comme un fait majeur de civilisation, le legs de la présence arabo-islamique au sud de l’Europe reste peu étudié et suscite encore des résistances, notamment en France, en Italie ou au Portugal, où la présence fut pourtant importante et durable. Pourtant, les données récentes qui seront exposées révèlent aujourd’hui les traces de contacts et d’échanges clairement établis.

Associant archéologues, historiens et anthropologues, ce colloque se donne pour ambition de faire le point de la recherche sur la présence et les influences de la civilisation arabo-musulmane dans la Méditerranée occidentale, du haut Moyen Âge à l’époque moderne. La présence de l’islam dans l’Europe méditerranéenne est à la fois ancienne et profonde, et c’est une vision renouvelée de cet héritage que cette rencontre se propose de nous offrir.

Accès libre sur réservation dans la limite des places disponibles

Programme complet et réservation 

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Entretien avec Ahmed Djebbar https://islam-science.net/fr/entretien-avec-ahmed-djebbar-828/ Sun, 25 Aug 2013 14:15:54 +0000 http://islam-science.net/?p=828 Quels types d’échanges scientifiques existaient-ils entre le monde arabo-musulman et l’Europe à l’époque de l’âge d’or de la science arabe ?

En France, on parle de « science arabe », mais ici les Iraniens préfèrent employer l’expression plus large de « sciences en pays d’islam », ou « islamic sciences » en anglais. Nous avons pris l’habitude de dire science arabe, mais elle renvoie en réalité à la science élaborée par les pays musulmans qui était écrite en arabe. On situe en général son âge d’or entre le IXe et la fin du XIe siècle, mais en réalité nous savons maintenant que des apports tout à fait originaux ont continué à être produits jusqu’au XVIe et même au XVIIe siècle, en particulier en Iran. Des échanges scientifiques ont commencé à avoir lieu à la fin du XIe siècle. Entre le IXe et la fin du XIe siècle, nous n’avons pas d’informations précises et nous ne pensons pas qu’il y ait eu des échanges pour une raison très simple : pour qu’il y ait échange entre deux espaces culturels, il faut que celui qui est relativement en avance – ce qui était le cas des foyers scientifiques de l’islam – puisse faire circuler ou transmettre des savoirs qui peuvent être consommés par le partenaire de l’autre espace. Or, nous savons aujourd’hui grâce aux historiens spécialistes du Moyen Age européen que les sociétés européennes n’étaient pas encore prêtes à l’époque à s’intéresser et à intégrer ces sciences dans une nouvelle tradition.

Dès la fin du XIe siècle, nous avons des témoignages d’échanges, notamment au travers de traités de médecine écrits en arabe qui vont être traduits en latin à Salerne en Italie par Constantin l’Africain. Mais cela reste accidentel. Le phénomène de circulation du savoir à la fois grec, indien, et musulman qui va circuler au travers des textes écrits en arabe s’est essentiellement déroulé à partir du XIIe siècle, pour s’étendre jusqu’au XIVe-XVe siècle. Ce phénomène puissant a supposé beaucoup de choses, et notamment que des individus et des groupes en Europe prennent conscience de l’importance de ce savoir, éprouvent le besoin d’aller le chercher, aient la capacité de le comprendre puis de le commenter et de l’enseigner, et enfin de le développer. Ce processus se retrouve dans beaucoup de civilisations et fut aussi expérimenté par les musulmans au VIIIe siècle lorsqu’ils ont traduit, critiqué, commenté et assimilé le savoir grec et indien pour ensuite produire un nouveau savoir enrichi. C’est le même phénomène que l’on va observer dans les sociétés européennes du XIIe siècle, avec des vitesses différentes et des spécificités régionales et sociales. Les Européens traduisent alors de nombreux traités d’algèbre, d’astronomie, de géométrie, beaucoup de philosophie et de médecine, cependant, ils n’ont pas traduit les textes religieux qui les intéressaient moins. On le comprend d’ailleurs tout à fait car au moment où des groupes de la société européenne ont commencé à traduire des textes de la science de l’islam, commençait également le puissant mouvement des croisades, qui étaient précisément des attaques violentes contre ce même empire qui produisait la science. C’est donc paradoxalement pendant cette période du conflit que les traductions ont commencé, faisant de ces deux événements deux processus parallèles. Bien entendu, ceux qui traduisaient les textes n’étaient pas ceux qui faisaient la guerre. Les combattants étaient guidés par des raisons complexes, à la fois idéologiques, politiques, et économiques. Quant à l’intérêt pour la science, il était davantage le résultat d’un processus interne propre aux sociétés européennes. C’est-à-dire que de par leur développement économique, social, politique elles ont alors atteint un type d’organisation ou une structure qui leur a permis de produire des groupes sociaux capables de se libérer de la puissance de l’Eglise pour devenir des séculiers ou des clercs. Ces groupes ne vont plus s’intéresser uniquement à l’étude de la religion mais à autre chose. Et cette autre chose, on ne le trouvait pas à la Sorbonne mais plutôt à Tolède et à Palerme. C’est alors qu’à partir du XIIe siècle, des jeunes vont venir apprendre l’arabe à Palerme, à Tolède ou au Maghreb. Ils ont appris d’ailleurs un peu rapidement, parfois en un ou deux ans, puis ils ont commencé à traduire, parce qu’ils avaient éprouvé le besoin et le sentiment, pas seulement pour eux mais pour la société, que c’était le moment d’aller assimiler cette science. Pourquoi cela ne s’est pas fait avant ? Parce que les sociétés européennes n’étaient pas prêtes à assimiler ce savoir.

L’apport de cette science élaborée en pays d’islam à la science moderne est donc énorme…

Ce sont les Européens de l’époque eux-mêmes qui disent que l’apport est énorme. Cependant, à partir de la fin du XVIIe siècle, les historiens vont changer d’opinion et décider de réécrire l’histoire pour des raisons strictement culturelles et idéologiques compréhensibles, car à ce moment-là, l’Europe qui commence à être à son tour le moteur de la science à l’échelle internationale. Même si cela ne se percevait pas encore de façon évidente, les Européens ont pris conscience qu’après avoir été les élèves des musulmans, ils étaient en train de devenir meilleurs qu’eux. Cela n’était d’ailleurs pas totalement exact car ils ignoraient qu’au XVIe et au XVIIe siècle en Iran, le niveau scientifique était aussi élevé qu’en Europe. Il a donc décliné dans certaines régions du monde musulman comme en Espagne à la suite de la Reconquête, et, dans une moindre mesure, au Maghreb et en Egypte, mais pour des raisons très complexes, la période Safavide a été pour l’Iran une période de renouveau de la logique, de la philosophie, de l’astronomie… Ignorant cela, les Européens considéraient donc qu’ils avaient atteint le niveau scientifique le plus avancé et tout en produisant une science totalement construite sur les sciences de l’islam – les sciences profanes, car ils ont écarté les sciences religieuses -, ils vont naturellement commencer à innover et, au travers de cela, prendre conscience de leur puissance. Et quand une société prend conscience de sa propre puissance, elle devient nationaliste et chauvine. C’est le cas pour tous les peuples, jusqu’à aujourd’hui. Ils comprennent donc qu’ils ne sont plus les élèves des musulmans, qui sont de plus leurs ennemis en religion, alors pourquoi se réclamer d’eux ? Ils vont donc essayer de montrer qu’ils ne sont pas les héritiers des musulmans, mais ceux d’une vieille tradition qui a toujours été européenne. C’est à ce moment-là que l’on a construit le concept d’héritage grec. Les musulmans n’ont jamais renié l’héritage grec, et c’est l’héritage grec et indien enrichi par les apports musulmans durant quatre siècles qui a constitué la science profane des pays musulmans. Les Européens du XIIe au XVIe siècle savaient parfaitement cela, mais les nouveaux Européens du XVIIe avaient besoin de réécrire l’Histoire autrement pour répondre à une sorte de besoin identitaire. Ils ont donc commencé à gommer le rôle des scientifiques des pays d’islam à partir de la fin du XVIIe siècle.

Dans sa théorie des idées, Platon considère que l’objet mathématique fait partie des idées médianes. De manière générale, comment les mathématiciens des pays d’islam ont-ils réagi face à cette théorie ?

D’abord, il faut bien préciser que les mathématiciens des pays d’islam n’étaient pas nécessairement des philosophes ; ils ne connaissaient donc pas forcément les écrits de Platon. En plus, les musulmans ont surtout traduit Aristote. Ils ont traduit Platon mais ils ont davantage travaillé sur Aristote qu’ils connaissent donc mieux. Par conséquent, quand les mathématiciens d’Orient et d’Occident veulent utiliser la philosophie pour exprimer certaines idées, ils citent toujours Aristote et non Platon. Platon a donc qualifié les mathématiques d’idéalités situées dans le monde des idées. C’est une idée qui était acceptée par beaucoup de mathématiciens même s’ils n’avaient pas lu Platon, car les mathématiciens travaillent sur des idées qui viennent néanmoins de l’environnement concret. L’idée de cercle, de droite, de ligne, de carré, etc. se voit d’abord dans la nature, et même certaines courbes très compliquées. De façon générale, les mathématiciens ont donc tendance à être platoniciennes sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir ! Par contre, les mathématiciens des pays d’islam ne faisaient pas des mathématiques d’une manière platonicienne ; ils étaient très réalistes. Il y avait deux types de mathématiques : une mathématique concrète, qui répondait à des besoins de la société et qui va développer des outils pour résoudre des problèmes d’arpentage, d’architecture, de mécanique, de physique ; qui va chercher à comprendre comment la lumière se fabrique, comment elle arrive à nous, comment on voit, pourquoi l’arc en ciel a des couleurs… Ce sont des questions qui sont à la fois théoriques mais aussi pratiques. Mais les mathématiciens ne font pas que résoudre des problèmes concrets, ils se posent aussi des questions théoriques. Ces questions sont parfois très simples, mais leurs résultats peuvent être très compliqués à obtenir et elles ne servent à rien pratiquement et dans l’immédiateté. Mais elles leur permettent de s’exercer et de développer des outils théoriques pour essayer de trouver la solution uniquement par curiosité. Cependant, dans le domaine des mathématiques, il n’y a pas de miracles. Ce sont avant tout des accumulations, des imbrications et des constructions sophistiquées et bien souvent, pour résoudre un problème complexe, il faut s’appuyer sur tout l’héritage des prédécesseurs. Donc bien souvent, l’utilité de ces travaux n’est pas de démontrer le résultat mais de conduire au développement d’outils mathématiques nouveaux servant à élaborer ce même résultat. Peut-être que celui-ci ne servira jamais à rien, mais les outils qui auront été développés pour le trouver pourront servir pour la physique ou les mathématiques, car elles ne travaillent pas souvent pour le présent, mais plus pour l’avenir. C’est là toute la puissance des mathématiques, et leur faiblesse aussi.

Durant cet âge d’or que nous venons d’évoquer, quels rapports existaient entre science et spiritualité ? Est-ce que les scientifiques travaillaient en vue de répondre à des objectifs de curiosité intellectuelle et d’amélioration des conditions de vie matérielles, où se rattachaient-ils d’une façon ou d’une autre à un principe transcendant ?

Ils ne le disent pas. Nous n’avons pas de textes de mathématiciens. Vous savez, les mathématiciens sont comme des artisans : selon leurs aptitudes, ils s’orientent vers une spécialisation. On croit souvent que tous les mathématiciens des pays d’islam étaient comme Avicenne qui connaissait tout, alors que c’est loin d’être le cas. Avicenne était un savant encyclopédique, mais la majorité des savants d’islam n’étaient spécialisés que dans une, ou parfois deux disciplines. De nombreux mathématiciens n’étaient ni philosophes, ni théologiens, ni physiciens ; et même en tant que mathématiciens ils n’étaient si géomètres, ni théoriciens, mais seulement algébristes par exemple. Ils ont sans doute établi des liens entre certaines des questions qu’ils se sont posés et le spirituel, mais malheureusement, nous n’avons pas d’écrits pouvant l’attester. En tant que chercheurs, nous dépendons des textes et nous ne pouvons pas nous permettre de spéculer.

Roshdi Rashed considère que les travaux de Descartes dans le domaine des mathématiques se situent dans le sillage des travaux de Khayyâm. Qu’en pensez-vous ?

Entre spécialistes, nous n’avons pas toujours la même opinion sur une question. Dans la mesure où Omar Khayyâm a étudié les équations du troisième degré, on peut considérer que de manière générale, les mathématiciens de l’Europe vont poursuivre les recherches qui ont été menées en pays d’islam et en particulier certaines qui n’ont pas abouties. Khayyâm est le premier a avoir établi une théorie géométrique des équations cubiques parce que, et il le dit lui-même, il a échoué dans la résolution des équations avec des radicaux. La formule sera trouvée au XVIe siècle en Italie par Tartaglia, Cardan et Bombelli. Pourquoi les Italiens ont-ils trouvé la formule au XVIe siècle et alors que les musulmans avaient échoués ? Les hypothèses sont compliquées et touchent à leurs manières respectives de faire des mathématiques. Cela n’est aucunement lié à l’intelligence car à chaque époque, il y a des gens très intelligents. Mais la façon de faire des mathématiques à une époque permet de trouver certains résultats qui reflètent les préoccupations des sociétés à ce moment-là.

Pour faire le lien entre Descartes et Khayyâm, il faudrait chercher à savoir si Descartes a connu les travaux de Khayyâm, et nous n’en avons aucune preuve écrite. En tant que chercheur, je suis un peu sceptique et je ne dispose d’aucun élément me permettant d’affirmer que son livre serait arrivé en Occident. Nous n’avons même pas de preuves que son livre Démonstrations de problèmes d’algèbre soit arrivé au Maghreb et en Andalousie. Or, de manière générale, pour qu’un livre des mathématiciens de l’islam arrive en Europe, il fallait d’abord qu’il passe par le Maghreb, l’Espagne musulmane ou l’Italie, et nous n’avons pas de preuves qu’ils aient été traduits à Tolède ou à Palerme. Nous disposons cependant d’un seul témoignage qui est celui du grand historien Ibn Khaldun né à Tunis et mort en 1406. Dans son ouvrage central, la mouqaddima ou « l’introduction », il évoque un mathématicien d’Orient qui a étudié plus de six équations pour arriver jusqu’à vingt-cinq. L’information n’est donc pas très précise. On peut donc affirmer qu’au XIVe siècle, on ne connaissait pas les travaux d’Omar Khayyâm au Maghreb, il semble donc plus qu’improbable qu’ils soient connus des Européens. On peut donc seulement affirmer que les travaux de mathématiques de Descartes appartiennent à une nouvelle tradition, celle de l’Europe, qui a été construite sur les mathématiques grecques et des pays d’islam. Le reste n’est qu’hypothèse.

Quels sont les facteurs qui ont conduit au déclin de la science élaborée dans ces pays d’islam ?

Quand on parle de déclin, on pense souvent qu’à un moment donné, dans toutes les régions de l’empire, on observe un phénomène de régression, de ralentissement et d’appauvrissement de l’activité scientifique conduisant à une absence d’innovation. Ce phénomène a effectivement commencé à apparaître, mais il ne s’est jamais généralisé à tout l’empire. En outre, il n’a pas démarré au même moment dans ses différentes régions et n’a pas eu la même intensité partout, car c’était un empire monde. Il ne faut pas raisonner comme la Grèce ou même l’Europe, car l’empire musulman s’étalait sur trois continents. Quant on pose le problème du déclin, on ne pense souvent qu’à la partie méditerranéenne où, effectivement, un déclin est observable notamment au moment de la Reconquête de l’Espagne. La reconquête de Tolède, Cordoue, Saragosse et Séville au XIIe siècle va en effet freiner leurs activités. Les foyers scientifiques qui existaient dans ces villes vont alors se déplacer car ils ne vont plus y retrouver le même climat et le même mode de vie, pour se diriger vers l’espace musulman plus en accord avec leur culture. Ces conquêtes ont donc provoqué de grandes migrations civilisationnelles à la source d’un net déclin en Andalousie du XIIe au XIVe siècle. Cependant, le déclin espagnol va profiter au Maghreb, qui va connaître au même moment une floraison en mathématiques et en astronomie. Il y a donc des déclins partiels, durant des périodes déterminées, alors que certains déclins profitent à d’autres régions et contribuent à une redynamisation de leur activité. De façon générale, beaucoup de régions vont commencer à voir leur activité freinée pour des raisons économiques, militaires, politiques à la suite les Croisades qui se sont déroulées de 1099 à 1270. Après elles, les Mongols envahissent l’empire musulman par l’Asie et l’Iran. Les conséquences de ses invasions ont été catastrophiques à la fois sur le plan économique, mental et culturel, même si après des Mongols vont devenir musulman puis essayer de redynamiser et donner un second souffle à une région qu’ils avaient ravagée. C’est alors que l’Iran va connaître un certain renouveau scientifique alors que l’Andalousie est en train d’agoniser. Mais le problème est que les orientalistes ont souvent eu tendance à analyser l’ensemble de l’empire au travers de ce qui se passaient en Andalousie, alors qu’il faut étudier en détail chaque région de l’empire.

Est-ce que la métaphysique, et plus particulièrement l’ontologie, peuvent servir de base à l’élaboration d’un type de mathématiques spécifique ?

Votre question suppose que des considérations intellectuelles métaphysiques peuvent provoquer des recherches mathématiques. Compte tenu des connaissances actuelles de la tradition mathématique islamique, qui demeurent partielles parce que tributaires des manuscrits que nous découvrons et que nous étudions, nous ne pouvons en rien l’affirmer, ce qui ne veut pas dire qu’on ne trouvera pas un jour des écrits sur ce sujet. Mais pour l’instant, je ne connais pas de chercheur qui soit parti de questions métaphysiques pour établir des résultats mathématiques, sauf dans quelques exemples très localisés. On peut notamment citer certaines études philosophiques de Nâsir ad-Din at-Tûsi au XIIIe siècle, ou celles de mathématiciens plus tardifs qui ont voulu commenter Avicenne et qui ont essayé d’introduire certaines démarches non pas métaphysiques, mais mathématiques pour résoudre des problèmes de logique. C’est là qu’ils ont fait de l’analyse combinatoire, qui restait cependant élémentaire. Mais de façon générale, on ne peut pas considérer que des problèmes liés à la philosophie ont pu provoquer un développement mathématique important. Par contre, certains problèmes de linguistique ou de pratique religieuse ont provoqué des travaux importants en mathématiques ou en astronomie, tout en conduisant au développement de nouveaux outils mathématiques. Par exemple, c’est l’étude de la linguistique et de la grammaire arabe qui était à l’époque la langue du pouvoir qui a fait que l’on s’est posé la question de la lexicographie. Quand on étudie une langue, la question de l’élaboration d’un dictionnaire, qui amène celle de la manière de démembrer tous les mots d’une langue et de les ordonner pour faire un dictionnaire utilisable se pose. C’est un problème mathématique sérieux ayant émergé à la fin du VIIIe siècle, et qui ne trouva pas de solution tout de suite. Il a cependant été à la base de recherches qui ont été essentiellement réalisées non dans le centre de l’empire mais à Marrakech, et qui se sont développées jusqu’au XIIe siècle. Cela montre d’ailleurs que les sciences ont circulé d’une manière très importante de Samarcande à Saragosse, et que malgré l’immensité de l’empire, les foyers scientifiques entretenaient d’étroites relations. Voici donc un problème extérieur aux mathématiques qui va provoquer des recherches en mathématiques. Mais pour revenir à votre question, on peut trouver une relation contraire : ce n’est pas la métaphysique qui provoque des recherches en mathématiques, mais les mathématiciens qui, en faisant des mathématiques, se posent des questions qui sortent de leur domaine.

Quels sont le rôle et le statut de l’imagination dans les activités scientifiques, et plus spécifiquement dans les mathématiques élaborées en pays d’islam ?

L’imagination et l’intuition sont des éléments que l’on considère comme subjectifs dans le domaine scientifique, et qui ne sont pas considérés de la même façon dans le domaine philosophie ou de la mystique. Quand nous disons par exemple que l’analyse et la synthèse constituent des outils puissants de réflexion, chez les philosophes cela a une signification, et cela en a une autre chez les mathématiciens. Beaucoup de gens parlent des mathématiques en ayant uniquement à l’esprit l’expérience de la philosophie et de la métaphysique. Il faut bien voir qu’en pays d’islam, c’étaient des disciplines complètement séparées. Et comme pendant longtemps ceux qui parlaient des mathématiques étaient des gens qui connaissaient mieux l’histoire de la métaphysique, de la philosophie, de la psychologie, ou des activités religieuses comme le Fiqh, ils ont essayé d’expliquer à la lumière de leurs concepts ce qui se passait dans le domaine mathématique, alors qu’eux mêmes n’avaient pas forcément de grandes connaissances scientifiques. Notre génération d’historiens spécialisés en histoire des mathématiques comprend mieux la matière, et dans ce sens, nous ne pouvons pas dire aussi facilement que tel mathématicien a fait des spéculations métaphysiques en faisant des mathématiques. La majorité a fait des mathématiques pures, comme les mathématiciens le font aujourd’hui. Pour revenir à la question de l’imagination et de l’intuition, elle existe partout dans la démarche mathématique. Les mathématiciens eux-mêmes en ont parlé. Quand ils font des mathématiques, ils disent : en ayant recours à l’imagination, vous pouvez imaginer telle ligne qui se déplace, etc. Grâce à l’imagination, ils ont donc introduit le mouvement, qui avait été rejeté par les Grecs, et ont ainsi fait avancer la manière de faire de la géométrie. C’est donc grâce à l’imagination qu’ils ont pu introduire le mouvement qui était interdit par Aristote. Ils sont donc allés contre lui, mais au sein même de la communauté des mathématiciens musulmans, il y avait ceux qui étaient pour Aristote et ceux qui voulaient juste faire des mathématiques. Car il y avait des mathématiciens philosophes, comme Avicenne et Omar Khayyâm, qui va critiquer Ibn al-Haytham en disant que s’il est un très grand mathématicien, il n’est pas pour autant un bon philosophe. Il va ainsi considérer que le fait d’introduire le mouvement pour démontrer des hypothèses est une hérésie d’un point de vue philosophique. Certains ont donc introduit l’intuition, l’imagination, et par conséquent le mouvement dans la démarche mathématique, alors que d’autres ont considéré que l’on devait faire des mathématiques uniquement avec les objets qui sont dans l’esprit tout en donnant des définitions strictement théoriques ne faisant pas intervenir le mouvement. Par exemple, ces derniers acceptent de dire que le cercle est l’ensemble des points qui sont à égale distance d’un autre point que l’on appelle le centre. C’est le genre de définition qu’Aristote ou Euclide aiment bien, et qui appartient au domaine de la géométrie fixe. Mais si un mathématicien dit qu’il est libre de définir le cercle comme étant le résultat du déplacement d’une droite qui tourne autour d’un point, son extrémité dessinant une courbe qu’il va alors appeler cercle, il introduit le mouvement. Même si au final le résultat est le même, certains mathématiciens étaient pour le mouvement, d’autres contre pour des raisons philosophiques et métaphysiques. Voilà encore un exemple d’intervention de la métaphysique dans les démarches mathématiques. On peut donc établir une distinction entre ceux qui s’efforcent de respecter les règles de la métaphysique dans le sillage d’Avicenne, et ceux qui veulent avant tout résoudre les problèmes et font des mathématiques pour trouver ce qu’ils considèrent comme étant quelques lois qui sont des petits epsilons dans l’océan de la science de Dieu. Dans ce cas, pourvu que l’on trouve le résultat, la manière importe peu car seul Dieu demeure de détenteur absolu de la science.

Si on considère que les deux tendances principales de la philosophie des mathématiques sont l’intuitionnisme et le constructivisme, avec laquelle d’entre elles s’accorderaient le mieux la philosophie des mathématiques élaborée en pays d’islam ?

Je ne pense pas que les mathématiciens aient élaboré de philosophie des mathématiques. Les mathématiciens des pays islamiques ont voulu résoudre des problèmes, construire des théories, mais ils ne sont pas allés jusqu’à un très haut niveau dans ce domaine. En tant qu’historiens, nous essayons d’écrire une sorte de philosophie des mathématiques des pays d’islam et de comprendre comment ils faisaient des mathématiques. Je n’appelle pas cela philosophie des mathématiques mais plutôt épistémologie, ce qui renvoie davantage à une réflexion sur la manière dont pensaient les mathématiciens musulmans et faisaient les mathématiques, quelle était la nature de leurs pratiques, quels étaient les obstacles épistémologiques qu’ils ont affrontés, etc. On cherchera notamment à savoir pourquoi Khayyâm a réussi à trouver une théorie géométrique des équations cubiques, pour découvrir que c’est parce qu’il a d’abord échoué à résoudre le problème avec des méthodes algorithmiques. Et dans son livre sur l’algèbre, il indique que jusque là, aucun mathématicien des pays d’islam n’a trouvé la méthode pour calculer la solution d’une équation du troisième degré avec du calcul. Il ajoute ensuite prudemment que peut-être des Grecs ont précédemment trouvé la méthode, mais que rien ne leur est parvenu. Il dit ensuite qu’après avoir réfléchi et à partir de toutes les tentatives qu’ont faites ses prédécesseurs comme al-Koohi, Ibn al-Heytham, Birûni, etc., il est parvenu à trouver une théorie générale. Il révèle ainsi qu’il y avait un obstacle épistémologique, qui a obligé les mathématiciens à chercher une nouvelle voie. C’est d’ailleurs souvent comme cela que les sciences avancent : soit par dépassement de l’obstacle, soit par déviation ; et pour trouver la solution par une autre voie, on va fabriquer de nouveaux outils étant donné que les anciens ne permettaient pas d’aller plus loin. Peut-être que cette épistémologie équivaut à une philosophie des mathématiques, il y a d’ailleurs des collègues qui l’appellent comme cela, mais je préfère l’expression, un peu plus modeste, d’épistémologie des mathématiques. Pourquoi les musulmans ont-ils fait des mathématiques dans telle direction et non dans une autre, pourquoi à un moment donné ont-ils plus développé l’algèbre ou l’astronomie ? Pourquoi ont-ils eu des résultats de théorie des nombres qui étaient uniquement liés à la tradition grecque ? C’est ce à quoi s’efforce de répondre notre discipline. Mais nous demeurons ignorants sur de nombreux points.

On évoque souvent l’idée d’un divorce qui se serait opéré entre astronomie et astrologie ou encore entre chimie et alchimie. Est-ce que d’un point de vue scientifique il y a eu une union avant de parler de divorce ?

Au début de l’aventure scientifique des pays d’islam, les savants savaient très bien la différence entre astronomie et astrologie. Concernant la chimie, il n’y avait qu’un seul mot chez les musulmans pour dire la chimie : al-kimia. L’idée de l’existence de deux chimies est une catégorisation des historiens des sciences européens élaborée après le XVIIIe siècle. Par contre, dans la chimie musulmane, et comme dans toutes les chimies qui ont existé avant, il y a une chimie théorique – que l’on appellera plus tard chimie ésotérique ou ayant des prolongements mystiques – et une chimie de laboratoire, mais les deux se faisaient ensemble par la même personne et était donc la Chimie. A partir du XIIe siècle, une partie des écrits de chimie des savants de l’islam vont être traduits en latin, mais malheureusement, on ne va traduire que ce qui était écrit et accessible à l’époque, c’est-à-dire avant tout des constructions théoriques ou la chimie ésotérique qui était la théorie essentielle de l’époque avant que n’apparaisse la théorie moléculaire. Il y a eu d’abord la théorie grecque, que les musulmans ont reprise et redéveloppée avec Râzi, Jaldaki et d’autres, puis les Européens vont connaître une rupture à l’époque de Lavoisier avec la théorie du phlogistique avant l’apparition de la théorie moléculaire. Il y a donc eu au moins trois étapes successives qui furent toutes des moments d’interprétations différentes de choses qui étaient observables et manipulables dans la pratique, et que l’on qualifiera de « théories chimiques ». Et comme les théories physiques, elles contiennent un peu de vérité puis elles sont ensuite dépassées pour être remplacées par de nouvelles théories, car elles ne répondent pas à toutes les questions que se pose la pratique. Cependant, chaque théorie rejette mais aussi garde une partie de la précédente. Quand les Européens vont inventer le phlogistique puis la théorie moléculaire, ils vont dire : « Tout ce qu’ont fait les chimistes avant nous, c’est-à-dire les Egyptiens, les Grecs, les Persans avant l’islam et les musulmans, était une certaine chimie, et nous nous faisons une autre chimie. » Comme l’idéologie intervient beaucoup en science, ils ont alors appelé leur chimie la chimie « moderne », pour ensuite qualifier tout ce qui existait auparavant d’alchimie afin de la distinguer de la chimie élaborée par eux, et ce alors qu’auparavant, l’Europe ne connaissait pas de chimie. Il ne faut cependant garder à l’esprit que toute la chimie européenne du XIIe siècle jusqu’au XVIIe siècle provient intégralement des écrits arabes traduits en latin ; c’est un fait indiscutable. Autant les Européens avaient un peu de mathématiques et d’astronomie, mais il n’existait pas de chimie. Toute la chimie élaborée en Europe trouve donc ses sources dans les écrits arabes. Les recherches nous aident donc à changer notre regard sur les faits, et conduisent également à un changement de terminologie, ce qui est très important. Concernant un autre changement de terminologie : on ne doit plus écrire que les musulmans ont « transmis » leurs sciences aux Européens. Le mot « transmettre » est trompeur ; car les musulmans n’ont jamais pris la décision sur le plan des faits de transmettre leurs sciences parce que leur philosophie, leur conception du monde, leur connaissance de leurs voisins qui étaient erronée, ont fait qu’ils pensaient que ces derniers étaient incapables de comprendre les sciences qui se produisaient en pays d’islam. Ils n’ont jamais pensé à aider les Européens comme ceux qui, aujourd’hui, veulent venir aider les Iraniens, les Algériens, ou les Africains parce qu’ils sont moins développés. C’était à l’époque tout le contraire : les musulmans considéraient que ceux qui produisaient de la science pouvaient le faire tout seul à condition qu’ils aient réglé tous les problèmes de la vie matérielle c’est-à-dire qu’ils mangent à leur faim, aient un habitat convenable…, la science n’étant que « kamaliyât », c’est à dire des compléments. Dans les pays d’islam, la science n’a pas été considérée comme un outil de l’industrialisation, même si elle a servi à résoudre des problèmes concrets et à trouver des solutions à des problèmes de la vie de tous les jours. Philosophiquement, les musulmans considéraient que la science était un don de Dieu qui leur permettait d’aller plus loin que la moyenne des mortels puisqu’elle leur faisant accéder à certaines vérités de Dieu qui sont les lois de la nature. Dans leur esprit, Dieu les connaît toutes mais il a autorisé l’être humain à en comprendre quelques parcelles infimes. Cette attitude-là leur donne d’ailleurs la liberté de faire de la science comme ils le veulent, car ils disent que quelque soit ce qu’ils trouvent, ce n’est rien comparé à tout le savoir divin. Dans ce sens, personne ne pouvait leur interdire de faire de la science ; aucun théologien conservateur – et ils étaient nombreux – ne pouvait leur interdire de faire des hypothèses qui étaient parfois révolutionnaires. C’est d’ailleurs en Iran que des astronomes ont discuté de l’hypothèse que la terre tournerait sur elle-même, ce qui était à l’époque véritablement révolutionnaire, car, selon l’idée courante à l’époque, elle demeurait fixe.

Par Amélie Neuve-Eglise, Kamran Gharagozli, publié dans la Revue de Téhéran, N° août 2007.

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Histoire des sciences arabes https://islam-science.net/fr/histoire-des-sciences-arabes-1-astronomie-theorique-et-appliquee-813/ Sun, 25 Aug 2013 13:58:34 +0000 http://islam-science.net/?p=813

Les Arabes n’ont pas seulement transmis l’héritage des Anciens, ils l’ont fécondé… Histoire d’une synthèse cosmopolite.

Cette publication d’abord en anglais puis en français constitue un véritable événement historiographique qui témoigne d’une prise de conscience : si l’on voulait bien reconnaître aux savants arabes le mérite d’avoir servi d’honnêtes courtiers entre la science grecque, voire la science indienne, et la science moderne – c’est même là un lieu commun – l’importance et l’originalité de leurs contributions étaient trop rarement prises en compte.

C’est contre cette longue tradition d’indifférence sinon de mépris que les auteurs de cet ouvrage collectif monumental ont voulu réagir : oui, les sciences arabes ont fait fructifier les héritages qu’elles avaient recueillis ; oui, elles ont contribué de manière décisive à l’essor de la science moderne qui n’est pas née toute armée d’une hypothétique révolution au XVIIe siècle. Cette réévaluation remet ainsi en cause la vision à la fois linéaire et européocentriste qui a longtemps dominé en histoire des sciences. Elle me paraît s’inscrire, de ce point de vue, dans une tendance historiographique actuelle : à une histoire considérée à l’aune des connaissances actuelles, depuis l’Occident, l’objectif est de substituer une histoire plurielle des pratiques de savoir, de leur production et de leur circulation dans des contextes intellectuels et humains à chaque fois spécifiques.

Roshdi Rashed, qui a dirigé l’entreprise, met l’accent sur le « cosmopolitisme » qui constitue le trait peut-être le plus fondamental de la science arabe : cosmopolitisme de ses sources, grecques, persanes, indiennes et chinoises ; cosmopolitisme des communautés savantes depuis les confins de l’Asie centrale jusqu’à l’Andalousie ; cosmopolitisme de ses prolongements, en Occident latin, en Inde et en Chine. Ce cosmopolitisme reflète un caractère plus général de la civilisation arabo-islamique : sa capacité de synthèse. Des traditions très diverses, portées par des hommes de toutes origines, ont pu fusionner pour donner naissance à une culture universelle en langue arabe dont la culture scientifique ne représente en fin de compte qu’une dimension parmi d’autres.

La surreprésentation des sciences mathématiques est-elle un point historique ou d’histoire des sciences?

Le parti adopté pour présenter celle-ci est celui du traditionnel découpage disciplinaire. S’il a l’avantage d’en rendre la consultation aisée, ce découpage ne laisse cependant guère de place à la présentation du contexte institutionnel et humain de l’activité scientifique auquel n’est consacré qu’un seul article à la fin du troisième volume.

R. Rashed a fait appel à vingt-huit auteurs, tous spécialistes reconnus. Hormis deux ou trois articles un peu décevants, l’ensemble, de haut niveau, répond parfaitement à l’ambition d’ouvrage de référence. On note cependant un déséquilibre entre les sciences mathématiques astronomie théorique, mathématiques proprement dites, statique théorique et optique géométrique et les autres sciences, plus descriptives. Cela reflète-t-il, comme le suggère la préface, une regrettable inégalité des recherches, ou bien les mathématiques occupent-elles effectivement une place privilégiée dans les sciences arabes ? Comment comprendre en particulier l’absence d’article sur la philosophie naturelle ? Est-ce un choix éditorial délibéré qui serait peu justifiable? Ou le sujet, on a de la peine à le croire, aurait-il été négligé par les savants arabes ?

Particulièrement remarquables en tout cas sont les deux premiers volumes. On y trouve des analyses très détaillées sur les progrès des tables astronomiques et les raffinements des modèles planétaires hellénistiques entre le IXe et le XIIIe siècle mettant en évidence le rôle joué par l’astronomie mathématique indienne et sa trigonométrie et l’influence possible des résultats d’al-Tusi sur Copernic. En mathématiques, on découvre l’extraordinaire richesse de la tradition arabe : en algèbre évidemment, mais aussi en arithmétique les Arabes ne sont pas, en l’occurrence, seulement des imitateurs des Indiens auxquels ils empruntent leur fameux système de numération, en géométrie y compris dans le calcul des aires et des volumes et en trigonométrie où ils introduisent entre autres la fonction tangente.

Compte tenu de l’importance de cet ouvrage, appelé à rester sans doute longtemps une référence, on regrette que les auteurs n’aient pas toujours fait l’effort de se mettre à la portée des lecteurs cultivés mais non spécialistes auxquels ils s’adressent : la plupart des articles, extrêmement informatifs, sont touffus, assez peu problématisés et négligent le contexte de la question traitée. Leur lecture suppose somme toute une bonne connaissance préalable du sujet, tant sur le plan historique que sur le plan technique, d’autant qu’il manque les quelques articles de synthèse qui auraient pu aider le néophyte à s’orienter. Il reste à souhaiter qu’un abord aussi rébarbatif ne découragera pas trop de lecteurs à découvrir cette Histoire des sciences arabes pour le reste remarquable.

Dans La Recherche.

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Créationnisme en islam, une aberration https://islam-science.net/fr/creationnisme-en-islam-une-aberration-757/ Fri, 23 Aug 2013 08:06:15 +0000 http://islam-science.net/?p=757 De récents sondages confirment qu’aux États-Unis les deux tiers de la population croient que le récit biblique est la description correcte de l’engendrement du monde (en six ou sept jours, il y a quatre mille ou six mille ans, c’est selon) et que toutes les espèces vivantes ont vu le jour « soudainement » et « complètement formées » : le créationnisme dit « évangélique » ou « scientifique » a bel et bien triomphé dans ce pays.

Qu’en est-il pour l’islam ? En 2007, encouragé par le succès du créationnisme évangélique, Harun Yahya publiait un Atlas de la création, ouvrage volumineux, richement illustré, massivement distribué. L’auteur turc, se réclamant de l’islam sunnite, y reprend tout l’argumentaire des créationnistes à l’exception de l’âge de l’Univers qu’il concède dater en milliards d’années.

Or, l’importation en islam du créationnisme évangélique et de sa vision fixiste constitue une aberration mentale et une involution dans l’histoire intellectuelle contemporaine. Tout d’abord, soulignons que l’évolution biologique ne crée pas d’impasse métaphysique particulière aux musulmans. S’il y a un problème d’opposition théologique entre création et évolution dans le christianisme, c’est que « Dieu créa l’homme à son image » (Genèse 1, 26-27).

Or cette divinisation de l’homme n’a pas d’équivalent en islam. Le Créateur y reste incommensurable, inconnaissable, quand « Il n’engendre pas et n’est pas engendré » et que « nul n’est égal à Lui » (Coran : 112, 1-4).

En islam, Dieu paraît certes abstrait pour l’homme mais il reste « plus près de lui que sa veine jugulaire » (Coran : 50, 16) quand il est « le premier et le dernier, l’apparent et le caché » (Coran : 58, 3). L’omniprésence et l’omnipotence divines déterminent la création cosmique en un phénomène récurrent indéfini qui nourrit un flux constant de nouveauté en structures et créatures. La notion théologique de renouvellement de la création (tajdid al-khalq ) est ici spécifique de la tradition islamique. C’est parce que « tout ce qui est sur Terre est périssable » que le processus de création est en fait une re-création permanente (« Chaque jour, Il est à la tâche », Coran : 55, 29). Création divine et évolution biologique ne s’excluent donc pas l’une l’autre.

Par ailleurs, on trouve chez divers penseurs islamiques médiévaux une vision naturaliste teintée d’évolutionnisme. Ainsi le zoologiste Al Jahiz (776-868) dans son Livre des animaux dresse une anthologie animalière où est évoquée une évolution articulée selon trois mécanismes principaux (la lutte pour l’existence, la transformation d’espèces vivantes, l’influence de l’environnement naturel) marquant l’unité de la nature et les rapports entre divers groupes d’êtres vivants. Cette même pensée naturaliste décrivant une évolution globale impliquant le minéral, le végétal et l’animal se retrouvera entre autres chez le philosophe et historien iranien Ibn Miskawayh (930-1030) et surtout au Xe siècle dans l’encyclopédie philosophique et religieuse des Frères de la pureté (Épîtres des Frères de la pureté ). L’idée principale de cette pensée médiévale est que les groupes d’êtres parcourent dans l’engendrement de leurs formes définitives une évolution qui va du simple au complexe, passant par les quatre éléments (feu, terre, air, eau), les quatre natures (chaud, froid, sec, humide), et leurs combinaisons poursuivent encore la différenciation en règnes minéral, végétal et animal, et précisent indéfiniment la spéciation du vivant.

Dans sa description naturaliste, l’historien maghrébin Ibn Khaldoun (1338-1405) recourt aux notions d’ordre, de structure, de plan, de « rapports entre les êtres et des permutations réciproques », de « progrès graduel de la Création » et de « continuum des êtres vivants » et écrit sereinement, quelque cinq siècles avant Darwin, que « le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada) » ou encore que « le premier niveau humain vient après le monde des singes ».

Derrière la fausse science et la religion de pacotille d’un Harun Yahya, il y a des moyens financiers considérables et une détermination à militer contre l’enseignement de la biologie de l’évolution qui doit nous alerter.

By Réda Benkirane, published in La Recherche, March 1st 2008.

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