Bayt al-hikma

Une bibliothèque à vocation universelle

À leur avènement, les Abbassides entreprennent de constituer à Bagdad une bibliothèque qui va devenir la plus prestigieuse de toutes, après celle fondée par les Ptolémés à Alexandrie. Au temps d’al-Mansûr (754-775), leur deuxième calife, cette institution bibliothécaire reçoit le nom de « trésor de la sagesse » (khizânat al-hikma). Á ce titre, elle est conçue comme un « dépôt » (mustawda‘) et comme un lieu de travail pour les grands lettrés de la cour qui y venaient lire pour écrire. S’agissant d’Aristote, c’est certainement ici que Jâhiz a consulté son Histoire des animaux, ses Catégories et ses Analytiques. C’est peut-être là aussi que le grand écrivain de Basra installé à Bagdad a pris connaissance d’Euclide dont il cite les Éléments, de Galien auquel il emprunte sa monographie sur l’ours, d’Hippocrate dont il démarque le Livre des aphorismes, de l’Anonyme indien qui a composé les Siddhanta en astrologie, connus sous le nom arabe de Sindhind. Mais si la bibliothèque n’était pas accessible à tous les lecteurs, ses livres l’étaient paradoxalement moins. Ses maîtres avaient fait le choix d’une étonnante modernité en les faisant porter à la connaissance de tous les lettrés de l’empire. Presque aussitôt traduits, les livres étaient disponibles en librairie. Dans les années 820, l’Almageste de Ptolémée et les Éléments d’Euclide étaient vendus vingt dinars dans une belle édition reliée par un libraire de Bagdad et enseignés au domicile de l’un des astrologues d’al-Ma’mûn. Pour les acquérir, un futur chef des astrologues de ce même calife, encouragé par l’accueil qui était fait aux savants à la cour, commet l’irréparable en volant la monture de son père (Ahmad b. Yûsuf al-Kâtib, Kitâb al-Mukâfa’a, 141-142).

Selon al-Nadîm qui écrit en 987, la Bibliothèque abbasside a continué de porter le nom de « khizânat al-hikma », comme au temps d’al-Mansûr et de Hârûn al-Rashîd. À l’époque de ce dernier calife, la même source signale qu’ « Abû Sahl b. al-Nawbakht (qui avait été avec son père au service d’al-Mansûr) était – littéralement – dans le trésor de la sagesse ». À quel titre ? En tant qu’astrologue ? Plus sûrement, en tant que traducteur. Car le savant traduisait du persan à l’arabe, mais dans sa spécialité, l’astrologie sur laquelle il avait composé une vingtaine d’ouvrages, dont une encyclopédie en treize volumes. On se doute bien que pour accomplir une telle tâche de compilation, l’astrologue a eu besoin d’avoir accès à une riche bibliothèque. Si, en tant que traducteur, il a participé à l’enrichissement de son fonds, comme auteur, il s’en est nourri pour fabriquer d’autres livres qui aussitôt achevés sont allés grossir les rangs de ceux qui y étaient déjà. Abû Sahl offre assurément l’exemple d’une nouvelle figure de la boulimie intellectuelle née dans le giron de la culture abbasside, celle de grand lecteur aux prises avec la tentation de la polygraphie.

Bibliothécaires et savants

Il semble toutefois que certains savants aient fréquenté la Bibliothèque abbasside sans être traducteurs. Al-Khawârizmî (son nom indique qu’il était originaire de Transoxiane) qui, selon le même al-Nadîm, était « dans le trésor de la sagesse d’al-Ma’mûn », n’était pas traducteur. Il était astronome, auteur de célèbres Tables astronomiques. Peut-être y avait-t-il travaillé avec d’autres astronomes, comme ce Habash b. ‘Abd Allâh qu’al-Ma’mûn avait dépêché en Syrie pour une mission d’observation astronomique sur les hauteurs de Qâsiyûn, la montagne qui surplombe Damas. De ses différentes observations à Damas et à Bagdad, cet astronome a lui aussi tiré des tables astronomiques, les unes qualifiées de « damascènes », les autres de « ma’mûniennes ». De même, les traducteurs envoyés par le même calife à Byzance pour en rapporter des manuscrits scientifiques et philosophiques grecs ont dû eux aussi y travailler. De là, le rôle attribué aux traducteurs et aux astronomes dans l’administration du Trésor de la sagesse. Pour l’époque de Hârûn al-Rashîd, les sources du Xe siècle donnent un certain Salm comme directeur ; selon al-Nadîm, il traduisait du persan à l’arabe. Or une autre source le décrit comme traducteur de livres d’Aristote, alors qu’al-Nadîm ne le mentionne que comme commentateur de l’Almageste de Ptolémée pour le compte du vizir d’al-Ma’mûn, Yahiâ b. Khâlid (c’est dire que les savants exerçant au Trésor de la sagesse ne travaillaient pas uniquement pour le compte du calife). Sa connaissance du grec devait être suffisamment bonne pour qu’al-Ma’mûn l’associe à la mission qu’il dépêche à Byzance pour lui en ramener de nouveaux écrits. À son retour, s’il a continué d’exercer au Trésor de la sagesse, il a dû cependant en partager la direction avec un écrivain politique d’origine persane, Sahl b. Hârûn (m. 215/830), tenu pour l’un des principaux fondateurs de la prose arabe. Peu de temps après, Salm a définitivement cédé la co-direction de la Bibliothèque à un autre scribe et prosateur du nom de Sa‘îd b. Huraym.

Ces savants sont les rares que les sources les plus anciennes associent au Trésor de la sagesse. Des indications parcellaires conservées, on relève que, jusqu’à l’époque de Hârûn al-Rashîd, ce sont des traducteurs et des scientifiques qui en ont été les administrateurs et qui y ont surtout travaillé. À l’avènement d’al-Ma’mûn, ces derniers ont continué de se livrer à leurs studieuses activités et même d’y exercer des responsabilités qu’ils ont cependant partagées avec des scribes de cour, plus versés qu’eux dans les arts du langage, avant de s’éclipser complètement. Dès les années 820, la tendance se confirme chez les Abbassides de donner la direction de leur bibliothèque à des spécialistes du langage. Aussitôt, la tradition se répand en Orient. Exceptionnellement, des philosophes (comme Miskawayh) ou des savants formés aux sciences grecques sont appelés à administrer des bibliothèques de rois.

Ce qu’était la Maison de la sagesse

Même si le Trésor abbasside des livres a reçu le nom de bayt al-hikma, « maison ou cabinet de la sagesse », il n’a jamais été qu’une institution bibliothécaire. L’expression bayt al-hikma ne va pas chercher son sens plus loin que celui de dépôt de livres de la sagesse des Anciens. De la même manière que celle de bayt al-kutub, en usage à la même époque, n’a pas désigné plus que l’endroit où étaient déposées des collections de livres. Ici l’accent est mis sur le lieu : un magasin de stockage. Dans l’expression khizânat al-kutub, signalée également à la même époque, il est au contraire mis sur les « armoires » où les livres étaient rangés, selon une tradition romano-byzantine. Aussi bien faut-il lire l’expression khizânat al-hikma comme synonyme de bayt al-hikma, exactement comme khizânat al-kutub est synonyme de bayt al-kutub. Développée il y a une dizaine d’année (H. Touati, L’armoire à sagesse, 2003, 175-182), cette thèse a depuis été réitérée par Jonathan Lyons qui en a repris les termes en estimant qu’avant d’être « un atelier de traduction » et « une académie pour les savants venant de l’ensemble du monde musulman », la « Maison de la sagesse » (bayt al-hikma) a eu pour mission principale « la sauvegarde de la connaissance inestimable ». À ce titre, elle a fonctionné essentiellement comme « une bibliothèque, un dépôt de livres », ainsi qu’en témoignent « d’autres termes utilisés par les historiens arabes de l’époque pour décrire le projet, comme celui de Trésor des livres de la sagesse ou simplement Trésor de la sagesse » (J. Lyons, The House of Wisdom, 2009, 63).

La philologie n’est pas la seule à nous inviter à ces correspondances, la pratique culturelle en usage dans les milieux abbassides du IXe siècle aussi. Ainsi le vice-roi du Khurâsân, ‘Abd Allâh b. Tâhir, possédait-il, comme son maître al-Ma’mûn, un « Trésor de la sagesse » qui était administré par deux philologues particulièrement versés dans la critique poétique. L’un d’eux, formé à l’école philologique de Basra, est l’auteur de trois ouvrages qui sont des œuvres de compilation conçues en bibliothèque : le Livre des antonymes, le Livre des vers d’usage courant et le Livre des thèmes poétiques. En plus de la copie, c’était une activité normale de bibliothécaire médiéval que de compiler des livres à partir d’autres livres dont il avait la charge. Alors que la cour des Tâhirides comptait des astrologues, des philosophes et des médecins, sa bibliothèque est entre les mains des philologues, comme l’était celle de la cour de Bagdad sur le modèle de laquelle elle a porté le nom de « Trésor de la sagesse ». Mais ‘Abd Allâh n’était pas le seul Tâhiride ayant endossé le profil du collectionneur polymathe. D’autres princes de sa maison l’avaient fait, comme son neveu Mansûr b. Talha, gouverneur de plusieurs places en Khurasan et en Transoxiane. Celui que les siens appelaient le Sage était philosophe de formation. Dans sa bibliographie, on recense plusieurs ouvrages portant sur la logique, la métaphysique et la musique (Al-Nadîm, Fihrist, 130).

Que le modèle de la bibliothèque de la sagesse se soit acculturé dans les milieux de cour abbasside au point de devenir une référence partagée par vizirs, officiers, scribes et courtisans est un fait attesté. Fils et petit-fils d’astrologues de cour, ‘Alî b. Yahiâ (m. 275/888) est l’un de ces gens de cour (Al-Nadîm, Fihrist, 348). Son grand-père avait été l’astrologue du calife al-Mansûr. Après avoir été celui d’al-Fadl b. Sahl, le vizir d’al-Ma’mûn assassiné en 818, son père est admis dans l’entourage du calife qui l’a affecté à la « Maison de la sagesse », après qu’il lui eut confié, avec d’autres, une mission d’observation astronomique. À la différence de ses ancêtres, ‘Alî s’est distingué dans le domaine des belles-lettres (adab), en composant plusieurs ouvrages dont un Livre de la poésie et des poètes (Al-Nadîm, Fihrist, p. 160). Lié à al-Fath b. Khâqân, principal conseiller du calife al-Mutawakkil (847-861), il conçoit pour ce prince turc une « Armoire de la sagesse » comme « on en avait jamais vu tant à cause de la quantité de ses livres que de leur beauté » (Al-Nadîm, Fihrist, p. 160). Il la lui confectionne sur le modèle de la sienne. Dans la banlieue de Bagdad où il résidait dans un magnifique palais entouré d’un somptueux jardin, ‘Alî était en effet parvenu à se constituer, grâce à l’héritage de ses pères, « une immense bibliothèque » qu’il nommait l’ « Armoire de la sagesse ». Elle avait la particularité d’être ouverte à tous : « Les savants de toutes disciplines venaient de partout en consulter les ouvrages au cours de longs séjours, jouissant des soins les plus attentifs, et aux frais de ‘Alî b. Yahiâ » (Al-Tanûkhî, Nishwâr al-Muhâdara, IV, 66, extraits trad. par Y. Seddik, Brins de chicane. La vie quotidienne à Bagdad au Xe siècle, Paris, 1999, 112). Pour la première fois, une bibliothèque médiévale est accessible sans restriction. À l’exemple de ses patrons, son fondateur s’était par ailleurs impliqué dans le mouvement de translation de l’héritage grec. On sait, par exemple, qu’au médecin et traducteur Hunayn b. Is’hâq (m. 260/873), il avait commandé une Épître sur les livres de Galien et à son fils, Is’hâq, la traduction d’un traité du même Galien (Al-Nadîm, Fihrist, p. 348). Bien qu’initié par les souverains abbassides, ni le « Trésor » ou « Armoire de la sagesse », ni le mouvement de traduction n’ont en effet relevé d’une quelconque prérogative d’État – tout au moins exclusive. Seule la large assise sociale qui y a œuvré permet d’expliquer pourquoi, en dépit des vicissitudes politiques, le mouvement de traduction a duré deux siècles et son modèle bibliothécaire a pu tenir jusqu’à la chute de Bagdad.

Non, il n’y a pas eu à Bagdad un « centre des traductions en arabe » avec une « activité systématique » où les traducteurs travaillaient en équipe chapeautés par un spécialiste et disposant de copistes qui aurait eu pour nom « Maison de la sagesse » (A.I. Sabra, « La contribution de l’Islam au développement des sciences », in B. Lewis, L’Islam d’hier à aujourd’hui, Paris, 1994, 197-221 [voir p. 199]). D’abord parce que l’activité de la dite institution n’avait rien de systématique. Ensuite, parce que les traducteurs qui étaient au service du calife ont travaillé en toute liberté pour d’autres commanditaires. La « Maison de la sagesse » était encore moins une « académie » (J. Pedersen) animée par un corps de savants pensionnés et chargés de développer des activités scientifiques (Y. Eche). Autrement, on ne comprendrait pas pourquoi l’un des principaux astrologues d’al-Ma’mûn enseignait les mathématiques et l’astronomie chez lui, au lieu de le faire dans la prétendue académie. Elle n’était pas non plus une « École » où d’ « importantes équipes sont organisées et les tâches divisées entre traducteurs, copistes, relieurs » (L. Souami : Jâhiz, Le livre des animaux. Anthologie, introduction, 23). De même qu’elle n’a pu être un lieu de disputations et de controverses théologiques (M.G. Balty-Gesdon, « Le Bayt al-Hikma de Baghdad », p. 138 ; même l’idée chez Y. Eche). Non, ce qu’elle était, c’est une bibliothèque dans laquelle traducteurs et savants versés dans l’astrologie, la philosophie ou la médecine ont pu travailler à un moment ou à un autre. Son nom ne renvoie pas tant à une quelconque institutionnalisation ou systématisation du mouvement de traduction des corpus antiques et de leur étude qu’à la forme de collection des livres à laquelle cette bibliothèque voulait s’identifier, à savoir la polymathie. C’est ce à quoi nous convie un manuel d’éducation princière composé à Bagdad à la fin du IXe siècle (Adab al-Mulûk, ms. n° Or. oct. 2673, Staatsbibliothek zu Berlin, 65 fol.). En invitant le souverain à se parer des attraits de la sagesse, ce traité politique lui conseille de fonder une « maison de la sagesse » qui soit le lieu de mobilisation de tous les livres du monde. Car le grand souverain doit tout savoir et se préoccuper de tout. Le traité lui recommande pour cela de porter son attention sur les petites choses aussi bien que sur les grandes, afin que son « savoir sur la fourmi, la punaise et l’abeille soit à l’égal de celui sur l’éléphant et les sept astres » et que sa connaissance des métiers les plus vils soit aussi parfaite que celle concernant « l’art de gouverner des rois les plus puissants d’autrefois ». Sa bibliothèque doit donc impérativement avoir des visées encyclopédiques. Elle ne doit rien omettre des livres religieux (en particulier ceux qui sont propres aux musulmans), comme des livres profanes. Un clivage en découle qui régit aussi bien l’ordre des livres que le fonctionnement des institutions liées à la bibliothèque. C’est le cas notamment des deux « salons » (majlis) que le manuel politique conseille au souverain de tenir séparément pour accueillir « les juges, les juristes et les (autres) docteurs de la loi » d’un côté, « les médecins, les astronomes, les philosophes, les mathématiciens, les logiciens et tous les autres savants et spécialistes des arts libéraux » de l’autre. Comme le traité n’invente rien que les Abbassides n’aient connu et mis en œuvre depuis un siècle, il faut bien voir dans ce que dit ce manuel d’éducation princière la codification de leur expérience de la « Maison de la sagesse ».

Houari Touati

Bibliographie sélective

Balty-Guesdon (M.G.), « Le Bayt al-ḥikma de Baghdad », in Arabica 39, 2, 1992, p. 131-150.
Eche (Y.), Les Bibbliothèques arabes publiques et semi-publiques en Mésopotamie, en Syrie et En Egypte au Moyen Âge, Damas, IFEAD, 1967.
Gutas (G.), Greek Thought, Arabic Culture. The Greaco-Arabic Translation Movement in Baghdad and Early ‘Abbâsid Society (2nd-4th/8th-10th Century), Routledge, London-New York, 1998, trad. franç. A. Cheddadi : Pensée grecque, culture arabe : le mouvement de traduction gréco-arabe à Bagdad et la société abbasside primitive : IIe-IV e/VIIIe-Xe siècles, Paris, 2005.
Koningsveld (P.S. van), « Greek Manuscripts in the Early Abbassid Empire : Fiction and Facts About their Origin, Translation and Destruction », in Bibliotheca Orientalis, 55, 1998, p. 354-375.
Lyons (J.), The House of Wisdom : How the Arabs Transformed Western Civilization, New York, 2009.
Meyerhof (M.), « New Light on Hunayn ibn Ishâq and his Period », in Isis 8, 1926, p. 685-724, repris in Studies in Medieval Arabic Medecine. Theory and Practice, Londres, Voriorum Reprint, 1984.
Micheau (F.), « Mécènes et médecins à Bagdad au IIIe/IXe siècle. Les commanditaires des traductions de Galien par Hunayn ibn Ishâq », in D. Jacquart, Les voies de la science grecque. Étude sur la transmission des textes de l’Antiquité au dix-neuvième siècle, Genève, 1997, p. 147-179.
« Les institutions scientifiques dans le Proche-Orient médiéval », in R. Rashed (éd.), Histoire des sciences arabes, vol. 3, Technologie, alchimie et sciences de la vie, Seuil, Paris 1997, p. 233-254.
Pedersen (J.), The Arabic book, trad. G. French, ed. et introduction de R. Hillenbrand, Princeton UP, 1984.
Pinto (O.), « The Libraries of the Arabs during the Times of the Abbasids », trad. F. Krenkow, in Islamic Culture 3, 1929, p. 210–243.
Touati (H.), L’armoire à sagesse. Collections et bibliothèques en islam, Paris, Flammarion/Aubier, 2003.